Crise politique en Libye: de la nécessité de bâtir des institutions fortes

La Libye, plus grand pays du continent africain en superficie est aujourd’hui un territoire morcelé, avec différentes factions belligérantes se disputant son contrôle. Le soulèvement contre le régime du colonel Kadhafi et la chute de ce dernier ont empiré la situation ce pays d’Afrique du nord aussi bien sur le plan politique, économique que social. La Libye est aujourd’hui une sorte de pétaudière, de « zone de non-droit », aux frontières poreuses et dangereuses, où s’incrustent subrepticement presqu’au quotidien des embarcations clandestines, dans lesquelles de nombreuses âmes trépassent lors des différentes traversées.

Il est important de bien comprendre les facteurs qui ont entraîné ce soulèvement pour avoir une vue éclairée sur la situation actuelle. Ainsi, nous nous proposons d’évoquer les causes ou origines du soulèvement, puis les enjeux et déroulement du conflit en tant que tel qui a entraîné la chute du « guide » de la grande Jamahiriya arabe libyenne et enfin la Libye post-Kadhafi, actuellement en crise multiforme.

Origines et contexte du conflit

Nous sommes en 2011. Le Colonel Kadhafi était à la tête de la Libye depuis 1969. Ce dernier a su asseoir tout au long de ces années un pouvoir dominant, fort qui a su déjouer les nombreuses tentatives de coup d’État et de déstabilisation du régime. Cependant, dans la mouvance du « printemps arabe », des manifestations vont éclore dans des grandes et moins grandes villes du pays (Benghazi, Tripoli, Misrata, Zintan…) dénonçant les difficultés économiques et sociales, la longévité au pouvoir de Kadhafi, le clientélisme, la corruption et d’autres maux rongeant la société libyenne, d’après les manifestants. Les protestataires exigent le départ sans concession du dirigeant. Kadhafi va balayer d’un revers de la main les dénonciations et protestations populaires contre son régime, estimant que les manifestants sont manipulés par des intérêts étrangers et obscurs. La plupart des grandes puissances occidentales étant en rupture de ban avec le régime de Tripoli à l’époque, ces dernières vont soutenir les manifestants et les démarches insurrectionnelles visant à débusquer Kadhafi du pouvoir, en même temps qu’elles vont intensifier la pression pour obtenir le départ du dirigeant Libyen.

Enjeux et déroulement du conflit

Contrairement à la Tunisie et à l’Égypte, le soulèvement ayant abouti au départ du dirigeant a été de longue durée et n’a pas été circonscrite aux manifestants pacifiques. Il y a en effet eu la présence de groupes rebelles qui ont mené une lutte armée et une intervention des troupes étrangères de l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord). Le soulèvement débuta en février 2011 et prit fin en octobre de la même année avec la mort de Kadhafi. Ce qui était au départ un mouvement de révolte s’est en fait mué en une véritable guerre civile, provoquant des milliers de morts et d’innombrables destructions matérielles. Les plaies du conflit sont encore grandes ouvertes aujourd’hui malheureusement.

La France et le Royaume-Uni ont été particulièrement à l’initiative pour faire pression sur la « communauté internationale » en vue de mettre fin au régime alors en place au profit d’un conseil national de transition. Ce sont d’ailleurs ces deux pays et le Liban qui ont présenté la résolution 1973 finalement adoptée, laquelle résolution autorisait un recours à la force en Libye. Dans l’analyse des enjeux de ce conflit, les questions géostratégiques et économiques sont pertinentes à explorer. La Libye est un grand producteur de pétrole et de gaz. Lors des dernières années de son règne, Kadhafi qui était un moment dans les bonnes grâces de bien de dirigeants occidentaux a adopté une posture plus conservatrice, nationaliste et panafricaniste, n’hésitant pas à s’attaquer vertement aux grandes puissances et aux grandes institutions internationales. Il disait avoir l’ambition de créer les « États-Unis d’Afrique » et de mettre en œuvre des projets structurants pour le développement intégré du continent. Les critiques acerbes envers l’Occident et le repli du régime de Kadhafi ont -entre autres choses- incité les grandes puissances à soutenir avec détermination la révolte libyenne pour sécuriser leurs nombreux intérêts économiques dans ce pays.

Au fil du conflit, le Conseil National de Transition est devenu l’interlocuteur principal reconnu par les puissances et les Nations-Unies. L’intervention de l’Otan va aider les rebelles libyens à gagner du terrain et faire reculer les troupes loyalistes dans leurs derniers retranchements, jusqu’à la chute du Guide, consécutive à la chute de Syrte, dernier bastion du régime.

La Libye post-Kadhafi

La Chute de Kadhafi n’a pas permis d’apaiser les tensions dans ce pays. Tout au contraire, la Libye est devenue un terreau des groupes extrémistes et milices à foison- donc du terrorisme-, une passoire où les embarcations clandestines sont monnaie courante et un État qui peine à se reconstruire. La guerre civile a entrainé une facilité de possession des armes à feu dont le contrôle fait défaut et un délitement des infrastructures (écoles, hôpitaux notamment) et des services sociaux. Notons que la Libye demeurait, avant 2011, « le pays le plus riche d’Afrique en termes de PIB par tête ».[1] L’après-Kadhafi est jusqu’ici un échec. Après avoir eu deux parlements et deux gouvernements concurrents, un gouvernement d’union nationale a été créé suite à l’accord de Skhira (Maroc) signé en décembre 2015. Cependant, cette initiative est loin d’avoir réglé les multiples contentieux. Il existe toujours un lot de milices incontrôlées sans oublier les troupes sous commandement du très influent général Haftar, qui contrôlent en grande partie l’Est libyen.

Ce que nous tirons de l’évolution des choses dans ce pays est que la construction d’une Nation prospère, résiliente et stable nécessite de se doter d’institutions solides. À la suite du président Barack Obama, nous pensons que l’Afrique a besoin d’institutions fortes et solides, plus que d’hommes forts ou « providentiels ». Certes, il faut à ce continent des dirigeants visionnaires, charismatiques et compétents pour relever le défi du développement. Ceci dit, il est fondamental de bâtir un environnement institutionnel démocratique, stable et transcendant les accointances et favoritismes ethniques, tribales ou claniques pour construire dans la durée un projet de développement consistant et éviter au pays de sombrer dans le chaos ou la précarité, à la suite du départ du pouvoir de son « raïs » (dirigeant). On a beau réaliser des avancées économiques et sociales, tant que l’exercice du pouvoir est personnalisé  ou concentré dans les mains d’un groupuscule d’individus, ces progrès sont susceptibles de s’étioler, sinon carrément s’évaporer à la faveur d’un changement de régime brusque. Ceci se produit parce qu’il y a souvent dans un tel contexte,absence de soubassement ou de roches solides comme une administration méritocratique et représentative des groupes de la société ou un espace démocratique viable et l’existence d’un fort culte de la personnalité du chef qui fait que cette personne physique se confond à la personne morale de l’État.

                                                                                                                                                                                       Thierry SANTIME

 

 

 

[1]  Daguzan, Jean-François, et Jean-Yves Moisseron. « La Libye après Kadhafi : essai de prospective géopolitique du conflit libyen », Hérodote, vol. 142, no. 3, 2011, pp. 78-97 http://www.cairn.info/revue-herodote-2011-3-page-78.htm

 

Auteur: Thierry SANTIME

Thierry SANTIME est titulaire d'un Bachelor en sciences économiques et politique de l'Université De Montreal. Il s'intéresse aux dynamiques politiques globales, avec un intérêt tout particulier pour la sphère politique africaine. Il a rejoint l'Afrique Des Idées afin de contribuer un tant soit peu aux débats et réflexions sur les enjeux politiques contemporains de ce continent.

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