Economie de la connaissance : un accès difficile pour les pays en développement

3D illustration of people on the map, representing the country’s demography.

L’économie de la connaissance est un paradigme largement accepté dans l’étude de l’économie, et plus particulièrement dans le champ de l’économie du développement. En effet, à première vue, la diffusion de la connaissance et de l’information ouvre des perspectives de développement en améliorant la productivité des entreprises et proposant des nouveaux modes de consommation, de travail, etc. De plus, contrairement aux biens matériels qui bénéficient uniquement aux agents qui les possèdent, la connaissance peut être détenue, simultanément, par plusieurs agents qui en tireront les mêmes bénéfices, sans en priver l’autre. Dans ce contexte, on peut facilement imaginer que les pays en développement, à défaut d’avoir des ressources financières immédiatement mobilisables, leur permettant de combler leur retard économique et social, pourraient au moins obtenir facilement un accès à l’information, à la connaissance, qu’ils pourrait exploiter à leur avantage.

En réalité, l’idée d’une économie fondée sur le savoir qui permettrait aux pays en développement de rattraper leur retard est facilement remise en question. Les indicateurs utilisés pour mesurer l’économie de la connaissance montrent eux même les biais de la théorie économique en faveur des pays développés. De plus, en pratique, les effets positifs d’une économie de la connaissance et de l’information sur les pays en développement restent discutables.

La mesure de la connaissance : des indicateurs biaisés

L’économie de la connaissance est souvent identifiée par des indicateurs généraux (taux de scolarisation, d’analphabétisme, etc) et des indicateurs plus spécifiques : nombre de brevets, d’articles scientifiques, paiement de redevances/licences, investissement en R&D…. Comme on va le voir, ces indicateurs sont tellement liés aux indicateurs généraux, qu’il est difficile de savoir s’ils mesurent l’économie de la connaissance, ou sont simplement révélateurs du niveau de développement général de la société.

Les pays développés ont de manière générale, plus de moyens que ceux en développement pour investir et mener des recherches permettant de créer du savoir, de la connaissance, ce qui explique un nombre plus important de brevets. Mais les individus et entités de ces pays sont également mieux informés sur les processus de dépôt de brevet, leur permettant d’en déposer plus facilement, sur toutes sortes d’« innovation ». Ainsi, les cas de biopiraterie, où une entreprise multinationale s’approprie des ressources biologiques d’un autre pays, moins développé, ou un savoir traditionnel comme l’utilisation d’une plante à des fins médicinales, pour les commercialiser, sont maintenant bien connus. L’Office Européen des Brevets a par exemple donné raison, en 2010, à une communauté Sud Africaine contestant le brevet de l’entreprise Schwabe Pharmaceuticals, sur une méthode d’extraction de racine, utilisée depuis longtemps par la communauté, mais que celle-ci n’avait pas brevetée, ne connaissant pas le système de droits de propriété intellectuelle[1].

Ces cas démontrent que la détention de brevet ne relève pas forcément de la maîtrise d’un processus de production complexe ou d’une technologie pointue, mais plutôt d’une maitrise du système de brevet et une meilleure compréhension des enjeux économiques derrière un produit… Ils démontrent également des différences de perception de la connaissance, celle-ci étant un bien commun n’appartenant à personne pour les communautés des Pays du Sud, alors que le système international de propriété intellectuelle donne un droit de propriété exclusif sur certaines connaissances, à des agents économiques.

Il existe un réel manque à gagner pour les pays en développement derrière le système des brevets, car il était estimé en 2008 que 10 à 15% des brevets donnent lieu à des licences, et donc des redevances mensuelles pour les entreprises qui les détiennent[2]. Les pays en développement, possédant moins de brevets que les pays développés, bénéficient donc de moins de retombées.

Le nombre d’articles scientifiques publiés est également censé être révélateur d’une société de la connaissance. Les pays africains, on l’a vu dans un précédent article, sont bien loin derrières d’autres pays en nombre d’articles publiés ; mais ce nombre est à relier directement à la situation financière de ces pays. En effet, dans des sociétés où les taux d’éducation et de formation sont les plus faibles, ou les dépenses en R&D des entreprises sont bas, et où les Etats ne sont pas en mesure de soutenir ni universités, laboratoires, ou encore entreprises, comme cela peut être le cas dans les pays dits développés, il est évident que les chercheurs seront moins nombreux, ou n’auront pas une autonomie financière leur permettant de se dédier à la recherche. En 2013, on comptait 2,4% d’africains parmi les chercheurs mondiaux[3], alors que les Africains représentaient 15% de la population mondiale[4].

Enfin, La répartition des revenus en R&D par zones géographiques est représentative des disparités entre les différentes zones. L’UNESCO est un peu plus optimiste que la Banque Mondiale, estimant que la R&D africaine représente 1,3% des dépenses mondiales, (contre 0,5% pour la BM), à un niveau similaire à celui de l’Océanie, alors que l’Europe, les Amériques et l’Asie représenteraient respectivement 22%, 32% et 42% des dépenses en R&D mondiales. L’Etat financerait 60 à 70% de la R&D (souvent grâce aux bailleurs internationaux), le secteur privé étant un faible contributeur[5] ; mais le niveau de R&D reste faible – encore une fois à cause d’une difficulté à mobiliser des ressources.

Cela dit, cet indicateur présente une faiblesse liée à la difficulté à quantifier la connaissance : il repose uniquement sur les inputs – les investissements en R&D – et non les outputs, c’est à dire les innovations ou les gains de productivité réellement produits.

Les limites de ces indicateurs montrent que la connaissance reste un bien commercialisable comme d’autre, et que l’économie de la connaissance ne peut pas ignorer les coûts liés à la transmission des savoirs, dans ce contexte. Outre ces coûts, d’autres éléments comme les déficiences structurelles des pays en développement mitigent l’impact potentiel de l’économie du développement sur la croissance.

L’économie de la connaissance : cercle vertueux ou cercle vicieux ?

L’économie de la connaissance permettrait-elle réellement le rattrapage envisagé par économistes et organisations internationales ? Peut-être, mais seulement pour les Etats qui possèdent déjà certains prérequis.

Ces prérequis concernent les infrastructures : route, électricité, internet…. Des équipements modernes auront besoin d’électricité pour fonctionner, un système d’information utilisant la sauvegarde de données en cloud ou des modes de collaboration partagés nécessiteront une bonne connexion internet. De même, le processus d’appropriation des connaissances sera plus difficile pour un personnel peu éduqué, qui sera donc plus couteux en termes de formation pour une entreprise internationale, que si elle peut trouver sur place des individus déjà qualifiés.

En effet, étant donné le peu de ressources mobilisées par les Etats africains pour des activités scientifiques, de recherche et d’innovation, les IDE sont perçus comme davantage capables de contribuer à l’économie du développement, à travers des transferts de technologie, comme l’import d’équipements modernes, de technologies ou systèmes récents (entre autres, via les licences).

Pourtant les IDE vers les pays en développement concernent souvent des activités primaires (extraction de matières premières notamment) et n’apportent donc pas de valeur ajoutée à l’économie locale ; celle-ci ne bénéficie pas réellement de transferts de technologie ou de connaissances qui puissent avoir un effet ricochet sur d’autres secteurs. De plus, les équipements ou procédés importés, y compris dans d’autres secteurs, ne sont pas forcément les plus récents, les innovations étant réservées aux marchés développés, plus aptes à les rémunérer.

Ainsi, difficile de dire que les IDE des entreprises multinationales sont révélateurs de transferts de technologie et de connaissance ; ils peuvent éventuellement permettre de stimuler les économies, mais il serait pertinent de les étudier de plus près pour voir de quels types de dépenses ils sont composés. Par exemple, il serait intéressant de voir si ces IDE concernent l’implantation de services d’ingénierie, de recherche ; le recrutement et la formation d’employés en local ; ou l’importation d’équipements et logiciels récents, et à fort contenu technologique.

Pour certains auteurs, les IDE témoignent même qu’une économie basée sur les connaissances contribue à perpétuer des inégalités entre pays ayant atteints différents niveau de développement : dans les pays les moins avancés, les investissements se feront en direction d’activités à faible valeur ajoutée, et se traduiront peu par des transferts de connaissance, contrairement aux pays plus développés où l’existence de certains prérequis incitera davantage les entreprises à y implanter des activités à plus forte valeur ajoutée[6].

Cela dit, ce constat pessimiste doit être mitigé avec certains pays dans lesquels les multinationales n’hésitent pas à employer de la main d’œuvre locale, de plus en plus qualifiée, au sein de secteurs plus sophistiqués. Dans le secteur des TIC, on voit ainsi de plus en plus d’ingénieurs africains, que ce soit au sein de filiales ou en tant que prestataires de ces multinationales, tandis que certains pays comme Nigeria attirent davantage de chaines de production quasi-complètes, montrant ainsi que le savoir-faire nécessaire à cette production est présent en local.

Concernant la relation entre économie de la connaissance et développement, certains auteurs constatent une corrélation entre niveau de connaissance (mesuré par le KEI de la Banque Mondiale) et niveau de développement, mais difficile d’établir le sens de la causalité entre développement et économie de la connaissance. En effet, les pays développés possèdent également un cadre institutionnel plus solide, des meilleures infrastructures, des systèmes éducatifs et de santé plus sains ; comment établir que la connaissance, déjà difficilement définissable, soit un facteur décisif du développement ?

Dans leur article intitulé « Pour une critique de l’économie de la connaissance comme vecteur du développement », les auteurs tentent de mesurer l’impact de la connaissance sur le développement, et concluent que l’investissement dans les TIC a un impact plus important sur la croissance pour les pays déjà développés, que dans ceux qui le sont moins[7].

Les mêmes auteurs vont plus loin en considérant que les investissements dans les TIC, encouragés par le paradigme actuel, se feraient au détriment d’investissements autrement plus urgents comme la santé, l’éducation, les infrastructures, et la sécurité pour certains pays… Autant de domaines qui, s’ils étaient renforcés, contribueraient de manière bien plus certaine au développement d’un pays, que l’économie de la connaissance.

Ces remarques sur les différents indicateurs révèlent plusieurs choses. L’économie de la connaissance reste un concept difficile à saisir, sans définition unanimement acceptée, certains la considérant d’un point de vue sociétal – une société aux modes de vie transformés par l’immatériel – et d’autre d’un point de vue économique, celui de la contribution des connaissances – un bien difficile voire impossible à quantifier – à l’économie.  

La connaissance pourrait être gratuite, mais le système de propriété intellectuelle actuel en fait un bien payant au même titre que les biens matériels : c’est le cas du système des brevets, ou encore des articles scientifiques, parus dans des revues au coût prohibitif. Les coûts liés aux brevets et licences, à l’accès à la connaissance à travers des revues sont ainsi des barrières à l’accès aux connaissances pour les pays les moins développés.

La connaissance existante dans les pays en développement, peu formalisée, semble ne pas rentrer dans les cadres d’analyse de l’économie de la connaissance. Les savoirs traditionnels détenus par les pays du Sud sont réels et sans doute sous-estimés, et ce pour plusieurs raisons. D’une part, car les sociétés qui les connaissent ne les considèrent pas comme des biens sur lesquels certains individus ou organismes peuvent revendiquer des droits exclusifs de propriété, mais comme un savoir qui appartient à tous. Ensuite car la prépondérance de l’oralité rend superflue la formalisation écrite d’un tel savoir, or le système moderne de brevet a besoin d’une trace écrite pour valider la possession de cette connaissance. Enfin, la mesure de la part des connaissances dans l’économie est complexifiée, dans le cas des pays africains, par un manque de statistiques criant.  

Marie Caplain

[1] Reinert Magalie, « Biopiraterie: une communauté autochtone d'Afrique du Sud remporte une victoire face au géant Schwabe », Novethic, 27 avril 2010

[2] Guellec Dominique, Madies Thierry et Prager Jean Claude, « les marchés de brevet dans l’économie de la connaissance – rapport (version provisoire), Conseil d’Analyse Economique, 28 Juillet 2010, p.24

[3]  Unesco, Rapport de l’Unesco sur la science – vers 2030 (résumé exécutif), 2015, p.16.

[4]  Ibid, p.11

[5] Union Africain et Nations Unies, « Transferts de technologies – L’industrialisation au service du développement inclusif et de la transformation en Afrique », Septième réunion annuelle conjointe de la Conférence des ministres africains des finances, de la planification et du développement  économique de la Commission économique pour l’Afrique et de la Conférence des ministres de l’économie et des finances de l’Union africaine , 29-30 Mars 2014, p.10.

[6] Clévenot, Mickaël, et David Douyère. « Pour une critique de l’économie de la croissance comme vecteur du développement », Revue Congolaise de Gestion, vol. numéro 17, no. 1, 2013, pp. 9-56.

[7] Ibid.

SOURCES

Reinert Magalie, « Biopiraterie: une communauté autochtone d'Afrique du Sud remporte une victoire face au géant Schwabe », Novethic, 27 avril 2010

http://www.novethic.fr/empreinte-sociale/droits-humains/isr-rse/biopiraterie-une-communaute-autochtone-d-afrique-du-sud-remporte-une-victoire-face-au-geant-schwabe-144060.html

Guellec Dominique, Madies Thierry et Prager Jean Claude, « les marchés de brevet dans l’économie de la connaissance – rapport (version provisoire), Conseil d’Analyse Economique, 28 Juillet 2010, p.24 http://www.cae-eco.fr/IMG/pdf/rapport_brevets_CAE.pdf

Unesco, Rapport de l’Unesco sur la science – vers 2030 (résumé exécutif), 2015, p.16. http://unesdoc.unesco.org/images/0023/002354/235407f.pdf

Union Africain et Nations Unies, « Transferts de technologies – L’industrialisation au service du développement inclusif et de la transformation en Afrique », Septième réunion annuelle conjointe de la Conférence des ministres africains des finances, de la planification et du développement  économique de la Commission économique pour l’Afrique et de la Conférence des ministres de l’économie et des finances de l’Union africaine , 29-30 Mars 2014, p.10.

https://www.uneca.org/sites/default/files/uploaded-documents/CoM/com2014/com2014-innovation_and_technlogy_transfer_for_enhanced_productivity_and_connectiveness_in_africa-french.pdf

Clévenot, Mickaël, et David Douyère. « Pour une critique de l’économie de la croissance comme vecteur du développement », Revue Congolaise de Gestion, vol. numéro 17, no. 1, 2013, pp. 9-56.

https://www.cairn.info/revue-congolaise-de-gestion-2013-1-page-9.htm

Auteur: Marie Caplain

Diplômée de Sciences Po Bordeaux en Gestion des Risques dans les Pays du Sud, Marie Caplain a vécu 10 ans en Afrique dont 2 ans en tant que Business Developer à Dakar. Actuellement ingénieure commerciale dans le domaines des communications par satellite, elle s'intéresse principalement aux relations Nord-Sud, à la place du secteur privé dans le développement et aux enjeux liés aux télécommunications en Afrique.

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