Faut-il croire en l’Afrique ?

Une ironie et un paradoxe gouvernent l’actualité du destin africain. Ironie en ce sens que le continent « maudit » et « mal parti » est aujourd’hui le continent de l’avenir et de toutes les promesses. A tel point que des sénateurs français ont cru bon d’intituler en 2013 un volumineux rapport (N°104) (1) de 501 pages « L’Afrique, notre avenir » sous la supervision de Jeanny Lorgeoux et Jean-Marie Bockel. Le projet de nos deux sénateurs cité ci-dessus est sans ambigüité : « Ce rapport, écrivent-ils, est né d’une interrogation : d’abord sur l’évolution de l’Afrique, hier présentée comme un continent perdu, aujourd’hui louée comme le prochain continent émergent, ensuite sur la présence de la France dans ce continent hier ignoré, aujourd’hui convoité » (p.19). Mais plus loin nos deux sénateurs s’interrogent encore plus explicitement « Sont-ce les regards qui ont changé ou la réalité ? » En 2004, Stephen Smith donnait comme sous-titre à son livre « Négrologie » « Pourquoi l’Afrique se meurt ». A peine quelques années après qu’un autre livre en l’occurrence celui de l’ex-patron de l’Agence Française de Développement était intitulé « Le Temps de l’Afrique ». Ce dernier se demandait si l’Europe et la France n’étaient pas en train de rater le train du décollage africain. On se souviendra également du livre intitulé « L’Afrique notre Avenir » de l’ancien ministre français de la coopération Jacques Godfrain. Qui ne se souvient pas de cette une du très célèbre et réputé hebdomadaire anglais The Economist, parlant de l’Afrique, titrant en grande une le 13 mai 2000 « The hopeless continent » (Le continent sans espoir ).

Mais qui en à peine une décennie se ravisait en titrant cette fois-ci en décembre 2011 « Africa rising » (le réveil ou l’éveil africain). Moins de deux ans après, précisément le 2 mars 2013, le même hebdomadaire britannique récidivait en titrant à sa une « Emerging Africa : a hopeful continent » vantant ainsi « un continent plein d’espoir ». « En dix ans, écrivait-il, d’énormes progrès ont été accomplis, et les dix prochaines années seront encore meilleures.» Ce virage à 180 degrés n’est pas un cas exceptionnel.

L’émergence africaine fascine et enthousiasme beaucoup plus la presse hexagonale. Le Point, dans son édition (N° 2166) du jeudi 20 mars 2014, consacre un numéro spécial à l’Afrique : « le grand réveil ». On y voit « la » chance de la France qui ne sait plus trop où elle en est ». On peut lire sous la plume des journalistes Romain Gubert, Claire meynial ces quelques lignes « Malgré ses innombrables défis, c’est le nouvel eldorado de la planète. L’Afrique sidère le monde. Chinois, Américains, Indiens…tout le monde y va faire des affaires.» C’est cette même Afrique, aujourd’hui très convoitée et objet de toutes convoitises que toutes les grandes et moyennes puissances courtisent. Les sommets se succèdent : France-Afrique, Chine-Afrique, Inde-Afrique, Japon-Afrique, UE/Afrique, Afrique-Monde Arabe, Etats-Unis-Afrique, Turquie-Afrique, Brésil-Afrique, Amérique du Sud-Afrique…et la liste s’allongera sans doute à l’avenir. A tel point que Jean-Philippe Rémy, journaliste au Monde parle de « guerre des sommets Afrique » qui a commencé et Patrick Ndungidi, journaliste congolais dans un article sur huffingtonpost.fr parle de « bal des sommets ou l’Afrique pour tous ». Tous ces rendez-vous politiques mais surtout économiques placent le continent au cœur de luttes entre puissances et d’enjeux géostratégiques. Les chiffres quant à eux sont éloquents. En 2012, le Pib du continent s’est envolé à 5,5 % contre 3,4 % 2011. En 2014, il est reparti à 5,3 % contre 4,8 % 2013. A l’évidence l’Afrique est le nouvel Eldorado.

Malgré cette embellie, paradoxalement la situation africaine laisse à réfléchir. Le 16 juin de cette année, alors même que c’est la journée de l’Enfant africain, 34 migrants parmi lesquels 20 enfants sont retrouvés morts de soif dans le désert nigérien. Le 7 juin à Genève, un porte-parole du Haut-commissariat de l’ONU pour les réfugiés déclare, depuis 2014, c’est de 10.000 personnes au total qui sont mortes en mer Méditerranée en tentant de rejoindre l’Europe. Selon plusieurs observateurs, la classe moyenne africaine a augmenté mais concomitamment les pauvres augmentent. « Manière de Voir », mensuel publié par le groupe Le Monde mettait en une de son numéro 143 « Afrique : Enfer et Eldorado ». Ce qui provoque un accroissement des inégalités sociales. En effet, la croissance africaine si enviée est tirée par les exportations de minerais (industries extractives) et l’investissement dans les grands chantiers et non par la consommation des ménages. Espérons que la richesse ainsi crée à long terme sera redistribué à travers divers mécanismes.

Les deux leçons du moment présent africain, d’une part, c’est qu’il n’y a pas de fatalité et que le développement n’est pas une course de vitesse. D’autre part c’est que la jeunesse africaine ne doit pas désespérer de son avenir sur cette terre hier déclarée « maudite » et aujourd’hui très convoitée.

Sossiehi Roche

Notes

1-Lien de téléchargement du rapport du Sénat français :

https://www.senat.fr/rap/r13-104/r13-1041.pdf

2- Jacques Attali, l’un des plus grands intellectuels et économistes français très respecté et écouté a écrit une chronique intitulée « L’Afrique, notre avenir ». Les liens de lecture : L’Express (http://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/l-afrique-notre-avenir_829344.html) et Son blog : http://www.attali.com/actualite/blog/geopolitique/lafrique-notre-avenir

Auteur: Roche Sossiehi

Roche est étudiant en Histoire à l’Université Félix Houphouët-Boigny de Abidjan-Cocody. Il s’intéresse aux questions de développement et de démocratie en Afrique en lien avec le rôle de la jeunesse africaine. Pour lui « L’Inculture est le principal fléau qui affecte la Jeunesse africaine ». Il veut contribuer à son édification.

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