Quel est le coût économique d’Un coup d’Etat ?

Le 22 mars dernier, l’Afrique s’est réveillée sur un nouveau coup d’Etat. Il ne s’agit plus cette fois-ci de la Guinée, ni du Niger, mais plutôt du Mali ; un pays admiré pour sa démocratie avec la perspective d’un Président qui s’apprêtait à quitter le pouvoir dans moins d’un mois. Les raisons évoquées par la junte semblent ne convaincre personne à l’exception d’une partie de la population Malienne ; ce qui suscite davantage de questionnements quant à l’opportunité et la justification de ce coup d’Etat particulièrement lorsqu’on ne dispose pas de toute l’information sur les événements en cours au Mali.

A cet effet, beaucoup de débats ont été menés jusqu’à présent sans qu’un consensus clair ne se dégage sur l’appréciation de ce coup d’Etat. Qu’il s’agisse des genèses de la rébellion touareg, ou de  l’insuffisance des réactions du gouvernement, ou même des discussions informelles à l’issue du coup d’Etat, la question qui demeure est de savoir ce qu’il apporte comme bénéfice à la population Malienne. Loin d’apporter davantage de confusion au débat en suggérant ce qui aurait été meilleur, il serait plus utile d’évaluer de manière générale le coût d’un coup d’Etat ; non pas pour les organisateurs, mais pour la nation entière en termes de développement économique. Sachant que le but avoué des organisateurs est souvent l’amélioration substantielle du bien-être des populations, il en résulte qu’une évaluation du gain net est à même de justifier de manière objective l’opportunité d’un coup d’Etat.
A priori, il serait quasiment impossible d’évaluer avec exactitude et exhaustivité le coût d’un coup d’Etat à cause des multiples dimensions qui le composent. En effet, un coup d’Etat peut affecter plusieurs dimensions de la vie d’une nation ; notamment la politique, l’économie, la culture et de façon générale le développement humain. Puisque les chocs économiques qui résultent d’un coup d’Etat sont susceptibles d’affecter l’ensemble de ces dimensions, il est possible d’avoir une meilleure approximation du coût sur la base de l’ampleur, de la structure et de l’évolution de ces chocs. Par ailleurs, pour éviter la prise en compte de chocs circulaires  qui ont eux-mêmes induit l’avènement du coup d’Etat, cette évaluation se restreint aux seuls coups d’Etat qui n’ont pas une origine économique ; bien qu’il soit toujours possible d’établir un lien entre la situation économique et les autres raisons ayant conduit au coup d’Etat. Comme le montre le graphique suivant, les exemples portent sur le Mali, la Mauritanie et le Niger durant les 20 dernières années.
 
 

Source : Données Banque Mondiale. Calculs de l’auteur. Les carrés rouges indiquent l’avènement d’un coup d’Etat post-1990.

Deux constats ressortent du graphique ci-dessus. D’une part, les pays ayant eu des coups d’Etat sont plus pauvres que la moyenne d’Afrique Sub-saharienne (ASS). Cela peut être dû à une faiblesse des institutions, à la fréquence des coups d’Etat antérieurs aux années 90 ou à des conditions initiales liée à l’histoire ou à la position géographique de ces pays. Toutefois, il existe peu de différence entre la qualité des institutions des pays d’Afrique sub-saharienne à l’exception des pays anglophones où elle est meilleure. Par ailleurs, les conditions initiales, qu’elles relèvent de l’économie ou du développement social, étaient similaires. L’ensemble de ces pays étaient des colonies avec une majorité ayant obtenu son indépendance durant la même période. On pourrait donc envisager la fréquence des coups d’Etats comme une possible explication au faible niveau du PIB par habitant.

D’autre part, les pays ayant connu un coup d’Etat n’enregistrent pas une chute de leur PIB par habitant mais décrochent par rapport au reste à l’ASS. En effet, comme le montre le graphique ci-dessus, l’ASS enregistre globalement une croissance de son PIB par habitant depuis 1990. Cependant, le Mali qui a connu un coup d’Etat en 1991 n’a pas suivi cette tendance avant 1996. En l’absence de coup d’Etat depuis cette année, le Mali a suivi la même tendance croissante que l’Afrique sub-saharienne. Ce qui implique qu’en absence de coup d’Etat, le PIB par habitant d’un pays comme le Mali évoluerait de la même manière que celui de l’ASS. Cette même conclusion est applicable à la Mauritanie  où le PIB par habitant a également suivi la même tendance que celui de l’ASS avant l’avènement du premier coup d’Etat de la période en 2005. A partir de cette année, on ne note pas une régression mais plutôt un décrochage par rapport à la croissance enregistrée par l’ASS. Quant au Niger, qui a enregistré cinq coups d’Etats depuis son accession à l’indépendance dont trois après 1990, son PIB par habitant est resté constant contrairement à celui de l’ASS.

De façon quantitative , l’occurrence d’un coup d’Etat conduit en moyenne à un décrochage du PIB par habitant de 1 à 18% par rapport à celui de l’ASS. Plus précisément, les coups d’Etat répétitifs au Niger ont contribué à faire décrocher son PIB par habitant de 15%, alors que celui de la Mauritanie en 2008 a engendré un décrochage de 43% par rapport au PIB par habitant de l’ASS. On note par contre que pour les trois pays objet de cette analyse, l’occurrence des coups d’Etat n’a pas eu d’impact sur l’inflation, ni sur les investissements directs étrangers (IDE). Ces résultats expliquent bien la stagnation du PIB par tête. Toutefois, le résultat obtenu sur les IDE, dont dépendent fortement l’ensemble des pays d’ASS, reste à nuancer. En effet, dans les conditions économiques de ces pays, les IDE devraient connaitre une tendance croissante. Dès lors, leur stagnation peut être le résultat d’un retrait des nouveaux investisseurs à cause du risque élevé.

En définitive, il ressort que les coups d’Etat constituent un frein au développement économique. Ils n’ont pas un impact significatif sur le bien-être des populations dans le court-terme, ce qui pourrait expliquer le soutien d’une certaine partie de la population aux mutineries. En réalité, le coût d’un coup d’Etat se retrouve dans le long terme à travers une stagnation du niveau de vie et une paupérisation relativement aux autres pays. Il faut donc qu’à l’avènement d’un coup d’Etat, la résistance citoyenne devienne le plus sacré des droits et le plus impératif des devoirs. Plusieurs autres alternatives existent dans une démocratie pour régler les contentieux, le Sénégal en est un bel exemple.

Georges Vivien Houngbonon

Article initialement publié le 3 avril 2012

Crédit photo : Source: Belga

Auteur: Georges-Vivien HOUNGBONON

D’origine Béninoise, il s’intéresse à l’économie, les mathématiques et la philosophie. Il est Ingénieur Statisticien, diplômé d’un Master en politiques publiques et développement et docteur en économie industrielle de la Paris School of Economics. En rejoignant l’Afrique des Idées, il souhaite contribuer à la réflexion sur la réduction de la pauvreté et des inégalités en Afrique.

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4 commentaires

  1. Article intéressant. L'échantillon utilisé pour estimer l'impact économique des coûts d'Etats est peu fourni. Mais il est vrai qu'à chaque fois, il se produit un déclin du PIB ou en tout cas de sa croissance. Quels sont à ton avis les relais à partir desquels le coup d'état affecte le PIB? Comment cette crise politique se transforme t-elle en crise économique?

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  2. Bonjour Tite;
    En fait la période d'estimation découle de la disponibilité des données. Par ailleurs, les coups d'Etat sont moins fréquents dans les autres pays; il ne servirait donc a rien de les inclure. Cependant, on a total 30 années d'observations et ceci pour 3 pays, soit 90 points. Ce n'est pas suffisant pour faire une inférence précise et c'est d'ailleurs pour cela que la fourchette de variation de la perte du PIB par tête est assez large. Ce qui aurait été intéressant, c'est d'avoir plusieurs pays avec une fréquence assez élevé de coups d'Etat, or ceci n'est pas du tout souhaitable 🙂
    Sur les canaux de transmission, l'étude à surtout identifier la stagnation des IDE. Avec la recrudescence des coups d'Etat, l'instabilité politique entrave le fonctionnement des institutions (surtout judiciaires) ce qui rend plus risqué les IDE. Sachant que la plupart de ces pays y dépendent énormément (en moyenne 3% du PIB contre 2,5% pour l'ensemble des pays à bas revenu), alors un ralentissement des IDE entraîne un retard de croissance par rapport aux autres pays. On peut également considérer les investissements de façon globale de même que plusieurs autres canaux, mais celui des IDE me paraît le plus vraisemblable.

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  3. Davantage que le faible échantillon, je m'interroge sur la simultanéité entre l'évolution du PIB et l'occurrence de coup d'état; quelle méthode a-t-elle été employée?

    Il semblerait toutefois que le signe de la causalité entre coup d'état et FDI ne soit pas forcément définitive ; par exemple, Tuman et Emmert (2003) (http://lasa-2.univ.pitt.edu/LARR/prot/fulltext/vol39no3/Tuman.pdf) trouvent un impact positif des coups d'état en Amérique latine.
    "In Latin American countries that experienced successful coups during the study period, the political assertiveness of the military was typically associated with an agenda that emphasized the security of private property rights and anti-communism."

    Cela permettrait-il d'expliquer la courte croissance qu'a connue la Mauritanie après le pacifique coup d'état de 2005 mettant fin à un régime dictatorial, comportant un signal plus rassurant qu'une prise de pouvoir dans un bain de sang?

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  4. Salut Hung,
    C'est pour éviter la simultaneité que l'échantillon a été restreint aux pays qui ont connu des coups d'Etat indépendamment de leur situation économique (cf par. 3).
    En ce qui concerne le lien entre coup d'Etat et IDE, l'impact dépend de la fréquence des coups d'Etat en réalité. Plus ils sont fréquents, plus les IDE deviennent risqué et moins le PIB croît. L'étude cité ne prend en compte que les IDE en provenance des USA, ce qui assez spécifique compte tenu de la nature des relations entre les USA et les pays d'Amérique Latine. Par conséquent, ces résultats ne s'appliquent pas forcément à d'autres pays et en considérant l'ensemble des IDE quelle que soit leurs origines.

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