20042014


Le journalisme citoyen change l’image des bidonvilles de Nairobi

Nairobi, Kenya:

ghetto-mirror-nairobiLe rédacteur en chef, Vincent Achuka n'était pas dans les temps. Le numéro du mois de novembre de son journal  The Ghetto Mirror  est sorti avec une semaine de retard. Il avait seulement une heure pour décider des sujets du numéro suivant et pour les attribuer à ses rédacteurs. Ensuite, accompagné de son équipe, Achuka devait descendre dans les rues de Kibéra (le plus grand bidonville de Nairobi) afin de distribuer une centaine d'exemplaires gratuits. Dans la vie d'un « slum journalist » (journaliste de bidonville), il s'agissait d'un samedi matin comme les autres.

Le Ghetto Mirror d'Achuka est l'un des journaux les plus lus de Kibéra et fait partie du mouvement de médias communautaires de Nairobi. C'est armé de smartphones, et de petits caméscopes que les jeunes « slum journalists » réalisent la plupart de leurs reportages qui sont ensuite diffusés sur Youtube ou retranscrits en Version papier. Leur objectif: donner une voix aux communautés marginalisées et lutter contre les clichés dressés envers les bidonvilles. Malgré les harcèlements de la police et le manque de formation, ces jeunes reporters sont devenus d'importantes sources d'informations.

Nous n'avons que deux semaines,” dit Achuka à ses reporters en répartissant les sujets et thèmes du prochain numéro. “Finissons  bien l'année.”

Des débuts modestes

Achuka a repris The Mirror en Août 2011. En Octobre 2012, le  journal alors âgé de deux ans, a vu sa circulation doublée, passant d'un tirage de 1000 copies à 2500.  La raison principale de cette augmentation est due au changement du nom du journal. En effet, à sa création, le journal  était seulement focalisé sur l'actualité de Kibera et portait le nom de « Kibera Mirror ». Parce que les fondateurs souhaitaient désormais parler de ce qui se passe dans l'ensemble des bidonvilles de Nairobi, « Kibera Mirror » est devenu plus généralement «The Ghetto Mirror.»

 Achuka est diplômé en relations publiques et communication de masse. Dans l'équipe, il est le seul à avoir poursuivi des études supérieures, les 22 autres reporters viennent des bidonvilles et ont appris le métier sur le tas. Ils s'occupent tous ensemble de la rédaction, des photographies ainsi que des mises en pages.

Mais dans les bidonvilles de Nairobi, d'autres médias existent. Il s'agit par exemple du trimestriel le Kibera Journal, du populaire Kibera News Network (KNN), de la chaine Youtube ainsi que de la radio Pamoja FM.  KNN travaille très souvent  avec Mapkibera qui utilise la renommée plateforme Ushaidi pour nourrir ses articles. Il y'a enfin Voice of Kibera qui retranscrit les informations que les habitants envoient par messages SMS.

Plus de 100 000 personnes habitent à Kibera, et comme l'ensemble de la population de Nairobi, ces personnes vivent sans les infrastructures vitales de bases qui leur permettraient par exemple d'avoir accès à l'eau, aux sanitaires et à l'électricité. Josphat Pala, réside dans un bidonville. Il est vendeur de légumes et lit les journaux locaux et nationaux. Selon lui, les personnes vivant dans les quartiers pauvres de Nairobi sont sous représentées dans les médias dits « mainstream ».

«[Les médias mainstream] couvrent l'ensemble de l'actualité politique sans jamais raconter ce qui se passe dans les bidonvilles » dit Pala. C'est la raison pour laquelle, les « slum media » (médias de bidonvilles)  émergent. Collins Odhiambo a 24 ans. Il est coiffeur et aussi éditeur du Kibera Journal. Il déplore  le fait que les médias généralistes abordent le sujet des bidonvilles Kenyan en y soustrayant tout aspect positif, notamment en se focalisant uniquement sur la violence et en ignorant la brutalité policière que les habitants subissent. Comme d'autres « slum journalists », Odhiambo est autodidacte et travaille en étant peu ou pas payé. «C'est un appel de la communauté. Je dois le faire » dit-il. «Nous pouvons changer les négatives idées reçues sur les bidonvilles, et donner un autre visage à Kibéra. »

Le combat contre les stéréotypes constitue le cœur des objectifs des slum média. «Avant il y avait un certain décalage entre les articles qui portaient sur Kibéra et la réalité» commente Steve Oduor, 28 ans, éditeur audiovisuel pour KNN. KNN débute en 2010 grâce à un don de six caméscopes qui leur avait été fait. À l'époque, Oduor s'était déscolarisé et travaillait comme coiffeur. Il fait partie du projet depuis le début. « Nous voulons raconter le positif tout comme le négatif de notre quotidien », explique t-il. C'est  pour cela que les sujets récents de KNN portaient par exemple sur le recensement des électeurs, sur la visite d'un musicien Jamaïcain à Kibéra ainsi que sur la mort d'un chauffeur de minibus.

Des thèmes sur le sport, la jeunesse, aux interviews musicaux, en passant par des portraits d'hommes d'affaires pour montrer que les bidonvilles contiennent bien plus que la pauvreté et la violence, The Ghetto Mirror  couvre ainsi une variété de sujets.  Sylvia Nekesa a 20 ans  et couvre l'actualité relative au secteur de la santé. « J'écris sur le cancer du col de l'utérus. Très peu de femmes savaient que des dépistages pouvaient être faits. Maintenant elles vont en clinique pour se faire dépister.» dit-elle.  

Un projet grandissant

Les habitants de Kibéra se regroupaient tous autour d'Achuka et de son équipe pendant que ces derniers distribuaient des exemplaires gratuits du Ghetto Mirror. Les journalistes essayaient d'en distribuer dans les cafés, les salons de coiffure, mais certains habitants comme Gordon Odiambo, qui vient de finir le lycée voulaient aussi avoir leurs propres copies. « The Ghetto Mirror s'immisce dans la vie des locaux, » dit Odiambo, « il délivre une immersion dans la vie dans les bidonvilles.»

Quand Odiambo était encore au pensionnat, il demandait à son père de lui envoyer cinq exemplaires du journal tous les mois pour qu'il les lise avec ses amis, désireux eux aussi d'avoir des nouvelles de chez eux. The Mirror a aussi créé une page Facebook, sur laquelle sont publiées les informations majeures, et ce même si la plupart des résidents n'ont pas accès à internet. En outre, la chaîne KNN diffuse ses reportages gratuitement, tous les samedi entre deux émissions.

Les slum media vivent notamment grâce à des journalistes passionnés et ambitieux. Mais ces derniers ont néanmoins besoin du soutien des pays étrangers pour faire exister leurs médias. Certains pays   leur fournissent  en effet les fonds nécessaires et dispensent aussi des cours de journalisme. C'est par exemple l'organisation ActionAid qui finance le Kibera journal , Map Kibera dépend des fonds de KNN, et l'organisation Shining Hope for communities finance The Mirror.[En échange, les rédacteurs du Mirror, font du bénévolat une fois par semaine à l'école primaire de Shining Hope.]  Néanmoins, selon les éditeurs, le financement  par cette organisation n'influence aucunement le contenu du journal.

Donner la parole aux sans voix

Cependant, ces journaux sont bien plus que des projets d'ONG. En Mars, The Kibera Journal réalisait un reportage sur une école qui avait reçu 3 million de shillings kenyan ($35 000) pour rénover ses toilettes, mais qui ne l'a jamais fait. Deux jours après, la commission Anti-Corruption Kenyane demandait à l'école de lui rendre des comptes.

De même, The Mirror publiait plus tôt une enquête sur de nouvelles maisons somptueuses construites  au beau milieu des quartiers pauvres et qui étaient vendues à des personnes aisées et extérieures à Kibéra. Cet article avait été repris par la plupart des agences de médias Kenyan. C'est aussi  après avoir regardé un reportage sur KNN portant sur l'accès à l'eau, qu'une compagnie des eaux débarquait à Kibéra pour réparer robinets et pompes usés.

Les journaux comptent sur les informations que les habitants leur envoient par SMS, et ces derniers attendent bien évidemment des retours. « Si la communauté nous appelle et que nous ne venons pas, ils seront mécontents» dit Odhiambo. « Ils nous font confiance pour agir. » Néanmoins, certains reporters ratent parfois la couverture de certains sujets, notamment quand ils se perdent au milieu des cabanes, ou quand ils sont confrontés à des personnes timides devant la caméra ou qui veulent être payés pour les interviews. Avec peu de formation, il arrive souvent que les journalistes ne soient pas dans les temps et nécessitent d'une rallonge de délai et de plus de conseils pour boucler leurs sujets.

Ces mêmes journalistes doivent aussi souvent faire face aux harcèlements de la police. Un photographe a par exemple été arrêté deux semaines après que The Mirror ait publié un article sur une compagnie qui pratiquait le brassage illicite d'alcool. Selon les rumeurs, cette compagnie serait sous la protection des politiciens locaux. « Quand les policiers  m'ont vu il ont déclaré, « ce mec travaille pour The Mirror. Tu écris sur les bières ! » raconte Ombedha. Il rajoute qu'ils l'ont menotté, frappé au visage, et lui ont réclamé de l'argent et ce même s'il n'était pas impliqué dans cet article en particulier. Ce sera finalement un officier d'un grade supérieur qui relâchera Omdheba. Oduor quant à lui confie à Think Africa Press que la police a arrêté un cameraman de KNN parce qu'il avait réussi à les filmer en train de battre  un voleur. Selon lui, cette même police força KNN a effacer les images. Ils l'ont ensuite retenu trois heures avant que le directeur d'une ONG n'intervienne pour qu'ils le libèrent.  

Face au succès des slum medias, certaines agences de presse Kenyanes veulent maintenant que  KNN et The Mirror les aident à réaliser plus de sujets d'actualités sur les bidonvilles. Plus récemment, un article publié en ligne par The Mirror sur la « misère du tourisme » dans les bidonvilles, a eu beaucoup d'écho à l'international.

Mais les slum medias ne perdent pas de vue leur premier objectif : servir les lecteurs locaux en montrant les aspects positifs sur les habitats informels ( ou insalubres ) de Nairobi tout en disant la vérité aux pouvoirs dirigeants. «  Si tu es originaire de Kibera, ils pensent à tort que tu es un inculte, un criminel ou un voyou,» dit Odhiambo. « Cela n'a rien à voir avec la réalité. »
 

Article de Jason Patinkin initialement publié par notre Partenaire Think Africa Press :  http://thinkafricapress.com/kenya/read-all-about-it-citizen-journalists-give-new-face-nairobi-slums-kibera

Traduction par Yacine S.

 

 

 

 

 

 

 

 

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