Les nouveaux milliardaires africains

Comme chaque année, le palmarès Forbes des plus grosses fortunes de la planète apporte immanquablement son lot de commentaires plus ou moins inspirés ; les uns pour critiquer des niveaux de richesse qui friseraient l'indécence au regard des difficultés et de l'indigence du plus grand nombre, les autres pour encenser le triomphe de la prise de risque calculée et rémunératrice. Avec 1210 milliardaires et une fortune cumulée s'élevant à 4.5 trillions $ (un montant supérieur aux PIB combinés de la France et de l'Italie en 2010), la classe des hyper-riches aura vu ses effectifs progresser de près de 170 % depuis 2000. Il y avait alors 454 milliardaires, la moitié d'entre eux étant citoyens américains contre un tiers aujourd'hui.

En dix ans, une nouvelle répartition géographique de la richesse s’est progressivement mise en place, consacrant plus que jamais le statut des grandes puissances émergentes (Chine, Inde, Brésil…). Et dans ce mouvement de balancier planétaire de la prospérité, à côté de ses pairs asiatiques et latino-américains, une grande gagnante : l'Afrique.

L'Afrique et son milliard d'habitants, c'est une classe moyenne évaluée à 100 millions de personnes (contre 27 millions en 1980 selon les estimations de l'agence française de développement…), coiffée d'une minorité ultra-privilégiée de 100.000 millionnaires en $ selon le World Wealth Report 2010. Enfin, au sommet de la cime capitaliste, dans l'atmosphère raréfiée des grands financiers et capitaines d'industrie, se trouvent les Crésus africains (dont 14 détiennent une fortune supérieure au milliard $). En somme, une nouvelle Afrique élitiste, triomphante et conquérante, à des années-lumière de l'afro-pessimisme qui a souvent nourri une perception complaisante et misérabiliste du continent noir.

Un passage en revue de quelques-uns de ces nouveaux tycoons permettra de mieux cerner le parcours type de cette richisssime caste.

Aliko Dangote : A tout seigneur, tout honneur, le premier profil est celui de l'homme le plus riche du continent, Aliko Dangote. Milliardaire nigérian à la fortune valorisée à 13.8 milliards $ par le magazine Forbes, il est l'archétype de ces nouveaux titans du capitalisme africain, dont le terrain de jeu est le continent tout entier et l'unité de mesure le milliard $. Dangote est issu d'une grande famille de commerçants musulmans originaire de la région de Kano (où se concentre historiquement la production industrielle du Nigéria), et dont la fantastique saga commence à la fin des années 70.

Son histoire professionnelle aurait commencé lorsque son prospère grand-père aurait confié au jeune Dangote un capital fixe conséquent (une petite flotte de camions pour le transport) et une ligne de crédit importante et sans intérêt. A cela, ajoutons un environnement familial favorable à l'apprentissage des ficelles du commerce, où nombre de proches parents sont déjà de riches praticiens. Le jeune Dangote se spécialise très tôt dans l'importation et la vente de ciment. Le succès venant vite, il lui faut changer d'échelle, quitter sa province pour s'approcher du cœur du réacteur économique : Lagos, capitale économique du Nigéria. Peu après son arrivée, le nouveau régime de putschistes militaires met aux arrêts les principaux hommes d'affaires de la ville, réputés corrompus. C’est la chance de sa vie, qu’il saura saisir. Trop faible par rapport aux grands compétiteurs récemment déchus, il est en revanche suffisamment puissant pour s'imposer face aux autres concurrents de plus petite dimension. La nature ayant horreur du vide, c'est lui qui occupera les places laissées vacantes, notamment dans les domaines hautement lucratifs du commerce du sucre et de l'importation du riz.

L'homme a depuis poursuivi sur sa lancée et l'empire s'est considérablement étendu (ciment, sucre, agroalimentaire, immobilier, hydrocarbures…). Les intérêts du groupe Dangote (qui représente le quart de la capitalisation de la bourse de Lagos !) recouvrent désormais l'ensemble du continent africain.

Patrice Motsepe : L'Afrique du Sud a longtemps été le seul pays africain à disposer d'un cercle très restreint de milliardaires en $, issus des grandes dynasties blanches de capitaines d'industrie (les Oppenheimer et Rupert étant les plus connus). Mais les temps ont changé depuis la fin de l'Apartheid et la nouvelle success story de la nation Arc-en ciel a trouvé en Patrice Motsepe son modèle le plus achevé. Cet ancien avocat, crédité d'une fortune de 3.3 milliard $, est ainsi devenu le premier noir (et seul pour l'heure, ses pairs appartenant encore à la minorité blanche) milliardaire d'Afrique du Sud en bâtissant un puissant groupe dans le secteur minier, African Rainbow Minerals.

A l'image d'Aliko Dangote, notre entrepreneur sud-africain a su exploiter au mieux les opportunités qui lui étaient offertes. Né au début des années 60 dans une Afrique du Sud dominée par le régime d'Apartheid, le jeune Motsepe a cependant la chance d'appartenir à la classe moyenne noire. Le père, propriétaire d'un débit de boissons alcoolisées, parviendra à financer les études supérieures du fils jusqu'à son obtention du diplôme d'avocat. Nous sommes à la fin des années 80 et l'Histoire s'accélère. De nouveaux droits sont accordés à la majorité noire et l'horizon s'élargit brusquement. Patrice Motsepe intègre un cabinet d'avocat et se spécialise dans le droit minier et des affaires.

Plus tard, lorsque Nelson Mandela devient président en 1994 et initie la politique du Black Economic Empowerment visant à mieux répartir le pouvoir économique dans la nouvelle Afrique du Sud, l'avocat saura mettre à profit son expertise du secteur minier pour entrer à des conditions avantageuses dans le capital de sociétés minières, restructurer habilement l'outil de production à sa disposition (notamment en exploitant avec succès des champs de production miniers considérés comme trop petits et peu rentables par les grands groupes) et bâtir progressivement son empire.

Dernière variable à prendre en compte quand on cherche à s'expliquer la réussite insolente de Patrice Motsepe : la conjoncture longue, favorable depuis le début des années 2000 aux matières premières. Cette tendance à la hausse du prix des matières premières, notamment minières, aura contribué a accroître significativement la marge opérationnelle des entreprises du secteur. Et partant, la fortune de leurs propriétaires. Etre au bon endroit, au bon moment, et avec le bon savoir-faire. Ce triptyque reste à coup sûr l'un des plus efficaces pour qui veut comprendre les conditions nécessaires au succès ; bien qu'il ne suffise pas à lui seul. Patrice Motsepe en est le parfait exemple. 

Cheikh Yerim Sow : le dernier personnage de ce bref tour d'horizon est le plus jeune, le seul également qui ne soit pas recensé comme milliardaire par le magazine Forbes. Le plus énigmatique enfin. Comparativement à Dangote et Mostepe, l'homme d'affaires sénégalais Cheikh Yerim Sow pèse assurément moins lourd. Un récent article de l'hebdomadaire Jeune Afrique évaluait sa fortune à 150 milliards de francs CFA, soit environ 330 millions $. Mais cette différence s'explique avant tout par le manque de "profondeur" des marchés sur lesquels il intervient. Principalement le Sénégal et la Côte d'Ivoire, locomotives de l'Afrique de l'Ouest francophone, mais poids plume face aux géants nigérians et sud-africains. Pour le reste, le tycoon sénégalais n'a rien à envier à ses pairs. Bien au contraire. Dans cette partie du continent, il est sans conteste la figure de proue du grand capitalisme, brûlant la politesse à d'autres figures de l'establishment financier ouest-africain (Oumarou Kanazoe, Serigne Mboup, El Hadj Mamadou Sylla…).

Télécoms, immobilier, banque… La liste des secteurs où opère l'investisseur sénégalais se confond avec les réservoirs de croissance les plus dynamiques d'aujourd'hui, et la réputation de Midas qu'a Yerim Sow, transformant tout ce qu'il touche en or, n'est plus à faire. A bon droit certainement. L'historien français Fernand Braudel dans son ouvrage La dynamique du capitalisme évoquait le grand capitaliste en ces termes : " Il a pour lui la supériorité de l'information, de l'argent, de l'intelligence. Et il sait mieux que quiconque saisir autour de lui ce qui est bon à prendre – les rentes, les immeubles, la terre." Parfaite définition du mode opératoire de nos trois magnats.

Ce n'est cependant pas minorer ses évidentes aptitudes que de rappeler que Cheikh Yérim Sow est un "fils à papa". Habile, talentueux et fin stratège, à n'en pas douter. Mais aussi chanceux, car né sous la bonne étoile. Le père, Aliou Sow, est en effet le fondateur du prospère groupe de BTP la Compagnie Sahélienne d'entreprise (CSE). Lui-même déjà un capitaine d'industrie puissant, et qui saura opportunément aider son fils en lui confiant un énorme capital de départ (un milliard de francs CFA selon l'article précité de Jeune Afrique) lorsque celui-ci se lancera à grande échelle dans les affaires au milieu des années 90. La suite fait partie de l'Histoire et à ce rythme, il est raisonnable de penser que Cheikh Yerim Sow fera un jour pas si lointain partie du très select club des milliardaires de Forbes. Il aura alors définitivement bouclé la boucle.

Une logique d'enrichissement universelle 

Aliko Dangote, Patrice Motsepe, Cheikh Yérim Sow : aucun de ces trois tycoons africains n’a bâti à la seule force de ses poignets sa fortune. N'en déplaise au mythe du self-made man. Le cadre familial et ses sollicitudes, le réseau et ses bons contacts, l'argent et ses facilités, tout cela compte. Et pour peu que le talent, la persévérance, la faculté à avoir l'esprit de synthèse, et un art consommé du timing soient de la partie comme dans le cas de ces tycoons, "the sky is the limit " (le ciel est la seule limite) comme le répète à l'envie l'antienne anglo-saxonne.

Jacques Leroueil

Jacques Leroueil

Auteur: Jacques Leroueil

Franco-rwandais né au Sénégal, Jacques Leroueil est titulaire d'une Maitrise de Sciences de Gestion obtenue à l'IAE de Tours (France). Après une première expérience enrichissante dans le monde de la finance helvétique, notre jeune "golden boy" a décidé de passer à la vitesse supérieure et fait d'une pierre deux coups : se lancer dans une carrière solo comme opérateur de marché indépendant, tout en partant s'installer à demeure au Rwanda, laboratoire avancé d'une "Afrique qui gagne".

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9 commentaires

  1. Il manque Mike Adenuga,(Nigeria) 2,2 milliards de dollars. selon certains dire, il serait en réalité l homme le plus riche d Afrique.

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  2. Mike Adenuga est incontestablement un des poids lours du capitalisme africain et il est bon de rappeler que certaines sources le placeraient meme hypothetiquement devant Aliko Dangote, faisant des lors de lui l'homme le plus riche du continent. 
    On pourra lire a ce propos l'article du magazine Forbes (en anglais) : http://www.forbes.com/sites/mfonobongnsehe/2011/07/14/nigerian-billionaire-mike-adenuga-might-be-africas-richest-man/
    L'absence de Mike Adenuga dans la liste des 3 tycoons africains mentionnes dans l'article ( qui ont surtout pour valeur dans le cas present d'etre representatifs de cette nouvelle generation montante de grands capitaines d'industrie du continent ) peut se discuter et par definition ce type de "short list" demeure perfectible.
    En tant qu'auteur de l'article, j'ai pour ma part privilegie une demarche incluant a la fois des grands capitalistes africains et differents pays du continent. Avec Dangote (jusqu'a preuve du contraire toujours officielement homme le plus riche d'Afrique ) j'avais deja un illustre representant du Nigeria et rajouter Adenuga me parraissait inutile.
    Un dernier mot pour conclure le cas Adenuga : La remarque relative a son possible niveau de fortune demontre encore un peu plus a quel point l'exercice consistant a evaluer le patrimoine d'un individu est difficile, et sujet a multiples interpretations contradictoires. On devrait pouvoir tous s'accorder sur ce dernier point. 

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  3. Pour faire suite a cet article, on pourra trouver ci-joint le lien menant vers le premier palmarès des 40 plus grosses fortunes africaines. C'est a ma connaissance la première fois qu'une étude aussi systématique est menée sur les plus gros patrimoines d’opérateurs privés en Afrique ( a distinguer donc des fortunes estimées de certains chefs d"État). Le classement (en anglais) est établi par la revue américaine Forbes, magazine économique de référence. On notera que depuis le dernier classement Forbes des milliardaires dans le monde, paru en mars 2011, les africains de ce très élitiste club passent de 14 a 16. 

    Je conclurai pour ma part par deux réserves :
    - La majorité de ces fortunes est représentée sous la forme d'un patrimoine évalué en actions cotées en bourse, méthode qui aura donc tendance a ignorer les patrimoines  d'autres opérateurs ne disposant pas d'actifs en bourse ( et donc difficilement évaluables aussi) et a favoriser des ressortissants de pays aux marches financiers relativement matures ( Afrique du Sud, Égypte, Nigeria, Maroc) > Il est vrai que" l'effet taille" des pays mentionnes joue a plein. On a statistiquement plus de chance d’être milliardaire nigérian en $ que gambien !
    - Il me semble enfin que le classement fait trop la part belle a l'Afrique anglophone ( proximité linguistique et culturelle probablement….). Quid de certains grands capitaines d'industrie au Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie) et même en Afrique de l'Ouest francophone ?
    Dans l'ensemble néanmoins, étude très instructive. Bonne lecture !

    http://www.forbes.com/lists/2011/89/africa-billionaires-11_land.html

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  4. Et  Paul Kagame, plus d'un milliard de dollars?
    Il faut en parler

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  5. PHILANTHROPIE ET DEVELOPPEMENT EN AFRIQUE:

    - QUELLE EST LA CONTRIBUTION DES MILLIARDAIRES DE L'AFRIQUE?

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  6. Ou sont les milliardaires Egyptiens, Marocains, et nord Africains? Plus de 20 milliardaires en $ a comptabiliser rien qu'en nord d'afrique!

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  7. Alors Moise katumbi ?

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  8. Je suis fier d'entendre qu'en Afrique il y a aussi des telles fortunes mais, une chose nous oublions notre identité je veux dire la SOLIDARITE; la solitarité n'est pas Africain si le grand pere de Monsieur Aliko Dangote n'avait pas songer à lui ni lui ceder ce capital et ces mobiliers que devait etre son sort ?

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  9. Je m'atend à cela  et je me voit à l'entrée dans ce club pour une fin justifiée

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