Les relations Chine-Afrique (2) : La stratégie chinoise

On assiste depuis quelques années à une effervescence autour de la présence de plus en plus importante de la Chine en Afrique. Les accusations sont nombreuses, tout autant que les promesses. Du côté de l’Occident, les medias et le milieu politique s’alarment: la Chine, en offrant des prêts sans demander de contreparties en termes de démocratie ou de gouvernance, détruit des décennies de travail de la Banque Mondiale et des agences de développement. On accuse la Chine de tous les maux : voler de la terre aux pauvres paysans, commercer avec des régimes ‘’parias’’. En Chine, on se défend de toute mauvaise intention. Pendant ce temps, la voix des africains se fait peu entendre. Les coeurs balancent. D’un côté, l’approche dynamique de la Chine en Afrique est revigorante et change des processus lents et bureaucratisés des bailleurs de fonds traditionnels. De l’autre côté, les frictions économiques et sociales causées par l’arrivée en masse d’entreprises et de travailleurs chinois inquiètent les populations locales. Il est donc essentiel de décortiquer les dynamiques à l’oeuvre, afin de donner à nos lecteurs les outils nécessaires à une prise de décision éclairée. Il s’agit aussi de dissiper les malentendus sur la question afin d’avancer vers une meilleure compréhension mutuelle des différents acteurs. Dans cette perspective, cet article est le deuxième  d’une longue série portant sur les relations entre la Chine et l’Afrique, qui aborderont des questions tant économiques que politiques et sociales.

Chine-Afrique: La stratégie chinoise

Quelles sont les raisons de l’implication chinoise en Afrique? Quelle stratégie utilise-t-elle pour atteindre ses objectifs?

Les raisons derrière l’implication de la Chine en Afrique sont tout d’abord pragmatiques. Les deux tiers des exportations africaines en Chine sont des ressources naturelles. En effet, le développement phénoménal de la Chine et les tensions récurrentes dans le Moyen-Orient – qui poussent à la hausse les prix du pétrole – ont poussé les dirigeants chinois à la recherche de nouvelles sources d’approvisionnement. Ils se sont donc tournés vers l’Afrique et ses ressources largement inexploitées, faute d’infrastructures. Ainsi, la Chine se concentre sur la construction d’infrastructures afin de gagner les faveurs des gouvernements africains. Le but de cette démarche est de devenir un partenaire privilégié, notamment dans l’attribution des chantiers nationaux, ce qui est souvent une condition des investissements chinois.

Dans le même temps, le gouvernement chinois incite ses entreprises et entrepreneurs à s’installer en Afrique. Il s’agit de profiter de la bonne dynamique des relations Chine-Afrique pour s’insérer sur les marchés africains à fort potentiel de développement. En Europe et aux Etats-Unis, les entreprises chinoises ont du mal à s’implanter, à cause de la peur des gouvernements et des populations (le retour du « péril jaune »). A l’opposé les gouvernements africains accueillent à bras ouverts les investissements chinois qui créent des emplois et relancent souvent des économies oubliées par l’Occident. Cela permet aux entreprises chinoises de gagner l’expérience internationale qui leur manque pour être plus efficaces dans la compétition globale, mais aussi pour monter dans la chaîne de valeur. De fait, les entreprises chinoises s’attachent à délocaliser des filiales en Afrique et un certain nombre d’activités polluantes et ntensives en main d’oeuvre peu qualifiée. Cela n’est pas sans nous rappeler les délocalisations japonaises en Chine dans les années 1970…

 Finalement, le développement d’activités en Afrique permet aussi à la Chine de réduire sa dépendance économique avec l’Europe et les Etats-Unis, notamment en cette période de crise et de repli sur soi. Plus récemment , la crainte d’un protectionnisme rampant et des pressions politiques occidentales sur les questions de politique étrangère (telles que la Syrie), mais aussi le risque d’un ralentissement brutal de l’économie chinoise en 2012 attisent le désir des dirigeants chinois de diversifier leurs « amis ».

Et c’est bien d’amitié qu’il s’agit quand on parle de l’Afrique en Chine. Il faut comprendre la stratégie africaine de la Chine comme intégrée à un tout, à savoir la stratégie de développement général de la Chine. Celle-ci inclut notamment le développement du soft power chinois, à savoir la capacité d’un pays à obtenir ce qu’il veut non par la coercition mais par son influence. Trois aspects se dessinent. Le plus important est celui de la construction d’un groupe d’amis qui supporte la Chine au plan des relations internationales. Les pays africains représentant plus du quart des membres de l’Assemblée Générale aux Nations-Unies, leurs votes combinés ont souvent permis de protéger la Chine de sanctions au sein de la Commision pour les Droits de l’Homme. Simultanément, la conquête progressive du support des pays africains a permis a la Chine de réduire le nombre total de pays reconnaissant l’autre Chine : Taiwan. Le nombre de pays africains reconnaissant Taiwan est passé de plus de 20 en 1990 à 5 en 2012. Cela permet à la Chine d’isoler Taiwan de plus en plus et de l’empêcher d’intégrer une quelconque institution internationale.

Cette stratégie est aussi un test pour la Chine qui tente de prouver au monde qu’elle peut se développer sans représenter une menace pour l’Occident. On comprend pourquoi la Chine fait tant d’efforts pour maintenir de bonnes relations avec les pays africains, premiers juges des actions chinoises. De plus, cette stratégie s’opère largement par la promotion de la culture chinoise en Afrique à travers la création de centres Confucius. Il y en a désormais 17 qui promeuvent la culture chinoise en Afrique. La Chine offre aussi un grand nombre de bourses très avantageuses aux étudiants africains pour aller y étudier. Ces bons étudiants qui seraient autrefois allé étudier en France, au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis. La Chine pèse ainsi sur les coeurs et les cervaux des futures générations africaines en les formant elle-même.

Finalement, il serait réducteur de limiter l’implication chinoise en Afrique à une somme d’intérêts égoistes. Il ne faut pas oublier qu’un grand nombre de membres de la bureaucratie et du gouvernement et  chinois sont de l’ancienne école communiste et que le marxisme reste une matière obligatoire tout au long de la scolarité des élèves et des étudiants. Il n’est pas rare d’entendre un banquier, un économiste ou un membre du gouvernement citer la solidarité internationale pour justifier les investissements chinois en Afrique. Bien sûr, il ne faut pas être dupe, mais il faut aussi accorder de l’importance à la compréhension de son partenaire.

Il existe aussi des côtés négatifs à cette relation pour l’Afrique, et ils sont nombreux, à savoir : la délocalisation d’industries polluantes, les pratiques non régulées des entreprises chinoises, le risque de voir les marchés les plus prometteurs aller à des entreprises chinoises. Le plus gros problème de cette relation réside sûrement dans son caractère asymétrique : on parle de relations Chine-Afrique et jamais de relations Afrique-Chine. Les moyens de l’Afrique sont limités mais il est absolument nécessaire de prendre des actions décisives tant qu’il en est encore temps afin de s’assurer de la pérennité de cette relation, qui dépend beaucoup de son équilibre. Nous ne voudrions pas répéter les erreurs du passé.

 Babacar SECK

Crédit photo: http://www.diploweb.com/La-Chine-en-Afrique-une-realite-a.html

Auteur: Babacar-Pierre SECK

Après une enfance passée à Dakar, Babacar Pierre a entrepris d'apprendre le Mandarin d'abord au Havre puis à Beijing. Etudiant à Sciences Po Paris, il est intéressé par la finance internationale, la politique et la Chine. Babacar Pierre a des expériences professionnelles dans le conseil, la finance, la recherche et l'entrepreneuriat.

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10 commentaires

  1. Merci pour cet article si riche. 
    Toutefois, quand vous parlez de délocalisation polluantes; j'aimerais bien savoir desquelles vous parlez car pour toutes ces activités; en général, les biens sont exportés de la Chine.
    D'autre part, outre ces bonnes politiques de "partage", un problème m'inquiète d'emblée: Le coté assez flou de nos juridictions d'investissement car bien de marchés publics sont alloués au Grand Empire à défaut de de nos entrepreneurs locaux qui peuvent les mener. La plupart des constructions se fait sans réelle formation locale ce qui ne nous avantage pas plus à mon sens. Je pense qu'il est bien de faire un don d'infrastructures mais est ce efficace si il n'a pas de programme de suivi local? Enfin, nous savons tous que ces projets et ses IDE se font via un apport massif de main d'oeuvre  chinoise ce qui biaise cette relation. A mon sens, je peux supposer qu'elle n'est pas du tout bilatérale de plus que les chinois envoyés pour entreprendre à l'étranger sont subventionnés et nuisent à nos petits commerce: Ce fameux commerce informel selon Arthur Lewis qui est notre réelle socle.

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  2. Merci, Babacar, très bien écrit, nous attendons la suite. Avez-vous déjà été en Chine ?

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  3.  
     
     
    Cher leomick,
    En effet, la plupart des biens sont exportés depuis la Chine, mais il y a aujourd'hui un fort courant en Chine, inspiré par Robert Zoellick, directeur de la Banque Mondiale, qui désire se débarasser de ces industries polluantes, pour des raisons économiques, sociales et démographiques.
    Je suis totalement d'accord avec toi au niveau du problème de la transparence des allocations de marchés publics. Je pense que c'est un des domaines dans lequel la coopération avec les institutions de développement ainsi que les partenaires traditionnels a le plus de potentiel de développement.
    Par-contre, les Africains deviennent de plus en plus exigeants sur les conditions des contrats signés avec les Chinois, et il n'est pas rare que les gouvernements demandent à ce qu'une part prédéterminée de l'investissement soit destinée à la formation de la main d'oeuvre locale. Certains limitent même la proportion d'employés Chinois qui participent aux travaux, tout en demandant à ce qu'un certain nombre d'activités soient sous-traitées par des compagnies locales. 
    Un problème qui subsiste est la faiblesse des entrepreneurs locaux que tu cites, ils sont bien souvent trop peu développés et expérimentés pour remporter ce genre de contrats, face à des Chinois qui ont développé leur pays de cette manière depuis les années 80. Les infrastructures sont opérées par les Chinois après la construction, avec une possession de parts dominante, car beaucoup de projets qu'ils rendaient aux gouvernements africains étaient abandonnés… C'est à nous de nous prendre en main! Cela nuit peut-être à nos petits commerce, mais cela les rend aussi plus compétitifs. D'ailleurs économiquement parlant, la superposition des imports Chinois en Afrique et de la production locale est inférieure à la moyenne mondiale, donc cet argument est souvent un leurre agité pour relancer la peur d'un nouveau type de colonisation.

    Cher Younousse Sambou
    Merci pour le compliment. Je vis actuellement en Chine, à Beijing.

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  4. Bonjour, je suis étudiant en leadership, entrepreneurship & innovation à l'université de Mondragon Pays Basque, aimerais bien vous contacter pour futur projet en Afrique. Merci à bientôt!

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  5. Bel article monsieur babacar. Je suis très intéressé par les relations sino africaines ( taiwan y compris). Ét pour cela prendre contact avec vous me sera d une grande aide. Bien à vous. 

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  6. Très bel article que j'ai tardé à découvrir. Continuez à nous édifier et espèrons travailler ensemble dans le futur sur des thématiques majeures au service de notre cher continent. Bonne continuation!

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  7. Salut cher Babacar et merci pour ce article.

    Mais j'aimerais savoir votre avis sur l'impact de la presence chinoise sur le developpement agricole en Afrique.

    merci bien

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    • La politique d’accroissement de puissance de la Chine en Afrique est marquée par une

      véritable ambivalence. Dépendante du continent africain pour ses approvisionnements

      énergétiques, la Chine s’inscrit aussi dans une volonté d’accaparement.

      Son action se développe dans tous les domaines classiques avec un

      objectif final : favoriser le développement économique du pays.

      Alliée politique mais aussi « prédatrice » de l’Afrique d’un point de vue économique,

      la Chine utilise également la voie militaire pour asseoir sa politique de puissance. De même, ses actions culturelles et sociétales illustrent sa volonté d’accroître son influence tout en cherchant à masquer sa stratégie de puissance. Enfin, ses actions dans le domaine économique démontrent sa stratégie de pénétration en Afrique,caractérisée par un partenariat dont la finalité est révélatrice d’un comportement comparable aux puissances coloniales d’antan.

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  8. Seriez-vous intéressé pour donner une conférence aux ULIS (91)  dans le cadre de l'UTL Essonne pour la période sept 2016à juin 2017.Ces conférences ayant lieu les lundis après-midi de 14 à 16h.

    Dans l'espoir de recevoir une réponse. Gérard BRUNET

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  9. Quand est-ce que cet article a été écrit (année) ? J'aurais besoin de cette information pour pouvoir le citer. 

    Merci 

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