Mobile money en brousse

A l’heure du débat terminologique « migrant versus réfugié », il n’est pas hors propos de rappeler l’ampleur de la contribution de ces personnes à l’économie internationale : les envois d’argent des migrants dans leurs pays d’origine se sont élevés à près de 414 milliards de dollars en 2014 dont 62 milliards pour l’Afrique[1], soit trois fois l’aide internationale au développement …[2] Si cette manne financière intercontinentale fait l’objet d’études et d’un suivi étroit de la communauté internationale[3], celle liée aux transferts « internes » est moins connue.

Ces derniers sont les transferts opérés au sein d’un même pays et entre pays voisins. Ces transactions sont en essor en Afrique, de pair avec le développement du Mobile money[4], avec cinq pays africains occupant le haut du palmarès mondial en nombre d’usagers de mobile money[5]. Sur ce marché, des opérateurs majeurs comme Western Union, Orange et MTN sont très présents. Toutefois, ces acteurs ont eu tendance à délaisser de leur stratégie une certaine frange et non des moindres : les populations rurales. En brousse, l’accès réduit à l’électricité & au réseau internet, les conditions de transport précaires et peu sûres expliquent, d’une part, le manque d’appétence de ces opérateurs et, d’autre part, la faible inclusion financière de ces populations. Un réel besoin existe pourtant.

En ligne avec sa belle définition d’un entrepreneur – un individu voyant des opportunités là où la plupart des mortels voient un nœud de problèmes – Patricia Zoundi épouse Yao a créé Quick Cash en Côte d'Ivoire. Fille d’une commerçante de Soubré, Patricia accepte la proposition de son oncle, illettré, de l’aider à ouvrir une franchise de Western Union à Méagui. Elle constate alors que beaucoup de ses usagers sont des ruraux, arrivant à son agence après plusieurs jours éprouvants de voyage. Après une faillite et un an de questionnement, Quick cash est lancée en 2010, avec un investissement initial de 100 000 francs CFA, soit 150 euros.  Le transfert suit le schéma classique, à la différence que les agents Quick cash sont des boutiquiers du village, responsabilisés pour assumer ce rôle. Un réseau de partenariats dans cinq pays (Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Niger, Mali et Mauritanie) est mis en place avec des institutions financières qui reçoivent et font transiter les dépôts.

En Côte d'Ivoire, les usagers de Quick Cash se retrouvent surtout au sein de la communauté burkinabé, dont beaucoup travaillent dans les plantations de café et de cacao à l’ouest du pays. Ces habitants, surtout des hommes, utilisent Quick cash pour envoyer leur bas de laine à leur famille restée au pays, notamment dans le cadre de projets immobiliers et d’épargne.

Depuis sa création, l’entreprise a rencontré de nombreux défis. La contrainte majeure tient au besoin de préfinancement, aigu à ses débuts – par exemple, un partenaire financier au Burkina Faso, devant distribuer des versements venant de villages ivoiriens, et qui requiert une avance. Manquant de fonds pour assurer l’écart, l’entreprise a pu demander aux récipiendaires de patienter trois jours – le temps de la réception des fonds – avant de récupérer leur dû. Une deuxième difficulté a eu trait au risque de dépendance à certaines banques, notamment les banques d’Etat. Diversifier le portefeuille et multiplier les partenariats est un autre défi. De plus, certains risques demeurent : comment garantir la sécurité des agents dont le rôle, connu de tous au village, consiste aussi à déposer les transferts en liquide entre leur agence et la banque ? La solution implique d’équilibrer les paiements et les envois et ainsi de réduire, voire supprimer, les déplacements.

Enfin, entrer sur le même marché que MTN et Western Union demande d’avoir du cran et de l’imagination. Alors que ces géants commencent à investir le marché rural, Quick Cash ruse en utilisant le levier communautaire : son marketing sort des sentiers battus avec la complicité de griots et de chefs du village en guise de promoteurs. Les distributeurs au sein de villages sont des personnes respectées par les villageois. Le deuxième levier de démarcation est l’innovation : si le transfert comble des besoins, il y en a bien d’autres. Ces populations requièrent non seulement de transférer de l’argent mais aussi d’épargner. Bancariser ces personnes implique de leur proposer des services financiers intégrant les paramètres propres à leur situation, ainsi que les contraintes règlementaires en vigueur. La cible reste la même mais l’offre s’élargit pour être au plus près des besoins et accroitre l’inclusion financière des populations rurales. Ainsi, de nouvelles offres ont fleuri, telles que le transfert de « cash à compte » et celui de « cash à carte », et que se concocte un projet de paiement à une offre de kit solaire via le mobile.

L’impact sur ces populations jusqu’à alors marginalisées de l’offre financière classique est majeur.  Les données manquent pour quantifier les flux des transferts domestiques en Afrique ; pour Quick cash, depuis sa création, 400 villages ont été couverts, avec plus de cinquante emplois directs créés et plus de 200 indirects en milieu rural.

Le parcours de Quick Cash et de sa fondatrice est édifiant : tout au long de son histoire, Patricia démontré sa détermination à retrousser ses manches et ne surtout pas se laisser abattre par les multiples difficultés rencontrées. Après les débuts laborieux en entrepreneuriat, Patricia a créé Quick Cash avec force de volonté et d’audace : pas de locaux à présenter à un investisseur ? Un ami lui en prête pour le jour J et la supercherie est avouée (et pardonnée) une fois la machine bien lancée. Pas d’argent pour payer les salaires ? Qu’à cela ne tienne, le bras droit de Patricia, convaincu du potentiel du projet, travaille quasi gratuitement pendant un an. Une visite dans les locaux de l’entreprise donne le ton : la petite équipe, bardée de tee-shirts aux couleurs de la société, travaille jovialement. Les efforts et l’enthousiasme ont payé : lauréate du premier prix du patronat ivoirien en 2014 (la CGECI Business Plan Competition), la flamboyante dirigeante, mentor de jeunes entrepreneurs finalistes de la nouvelle édition, transmet aujourd’hui avec entrain sa passion pour l’entrepreneuriat et le développement de l’Afrique.

Merci à Patricia et Juda pour leur aide.

Pauline Deschryver

 

 

 


[1] Source Banque Mondiale

 

 

[2] Aide internationale au développement évaluée à 135,2 milliards de dollars par l’OCDE au 08/04/2015

 

 

[3] Forum G8 à l’Aquila ; Sommet de Cannes du G20 (novembre 2011); Groupe pilote sur les financements innovants

 

 

[4] Le cabinet BCG estime à 98 millions le nombre de comptes mobiles actifs en 2012 en Afrique – « Africa Blazes a Trail in Mobile Money: Time for Banks and Mobile Operators to Devise Strategies"

 

 

[5] Données issues du Global Financial Inclusion Database, avec, dans le top 5 : le Botswana, le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie et la Côte d'Ivoire.

 

 

Auteur: Pauline Deschryver

Française diplômée de Sciences po Paris et de HEC, Pauline a travaillé au sein de l'administration publique française et pour des bailleurs internationaux sur les questions de coopération et d'aide au développement. Intéressée par les problématiques de l'économie du développement et, en particulier par le rôle qu'y joue l'entrepreneuriat, elle travaille actuellement en Côte d'Ivoire sur ces enjeux. Elle a rejoint l'Afrique des Idées pour participer activement à ce débat et partager sa curiosité envers ce continent.

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