Rencontr’Afrique avec Gilles Pison : Santé de la reproduction en Afrique

 Le vendredi 06 octobre 2017, le bureau de Paris de L’Afrique des Idées a organisé une Rencontr’Afrique avec Gilles PISON, Directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED). Les échanges ont eu lieu dans les locaux Herbert de Smith Freehills Paris LLP et avaient pour objectif de mieux cerner les enjeux de la démographie en Afrique. La rencontre fait suite à la vague de réactions sur la toile suscitée par une récente déclaration du Président français Emmanuel Macron sur les effets de la fécondité sur le développement de l’Afrique !

Une brève histoire de la croissance démographique mondiale : de l’équilibre à la transition

Il y a deux siècles, toute la planète a connu un quasi-équilibre entre les naissances et les décès. Mais, l’espérance de vie moyenne variait entre 20 et 25 ans en raison d’une forte mortalité infantile. Pour équilibrer cette mortalité, il fallait une fécondité moyenne élevée, de l’ordre de 6 enfants par femme. Avec les progrès technologiques et de la médecine, les épidémies disparaissaient progressivement et la mortalité diminuait. L’excédent des naissances sur les décès était l’unique moteur d’une croissance démographique qui a commencé après le « triste XVIIème siècle » marqué par de nombreuses difficultés économiques et tensions sociales. En effet, le siècle des Lumières fut caractérisé par un grand développement intellectuel et culturel en Europe et en Amérique du Nord, favorisant de nombreux progrès dans divers domaines scientifiques (médecine, chimie, …). Cette période fut marquée dans un premier temps par un recul de la mortalité et une hausse de la durée de vie, dues au progrès médicaux. Dans un second temps, la fécondité baissait, mais les naissances restaient supérieures aux décès. Entre les deux, la conjonction des deux phénomènes a donné lieu à une augmentation et à un vieillissement de la population. L’ensemble de ce processus correspond au modèle de la « transition démographique » qui désigne le passage d’un stade où la mortalité et la fécondité sont élevées à un stade où les deux sont bas.

Baisse rapide de la fécondité en Asie et en Amérique latine, mais lente en Afrique

Une baisse très rapide a été observée dans beaucoup de pays d’Asie et d’Amérique latine dans les années 1960 et 1970. Les démographes ont été surpris et ils ont dû revoir sensiblement à la baisse leur projection démographique pour ces continents. L’Inde fut le premier pays à inscrire la question du freinage démographique dans son programme dès 1935. La Chine, quant à elle, a engagé un programme de réduction de la fécondité en 1971, avant de promouvoir, en 1979, une politique systématique de l’enfant unique qui pénalise les familles dès le deuxième enfant. Des politiques vivement critiquées au regard du non-respect des droits de l’homme qu’elles entraînent. La fécondité baisse également en Afrique, mais beaucoup plus lentement que sur les autres continents. Dans son intervention, Gilles PISON a précisé que le Niger est le seul pays africain à avoir 7 à 8 enfants par femme, contrairement à ce qui a été dit récemment dans certaines déclarations. Aujourd’hui, la population du continent africain continue de s’accroitre. Elle est passée de 140 millions à 1 milliard d’habitants entre 1900 et 2010. Estimée à 2,5 milliards d’habitants en 2050, elle devrait en compter plus de 4 en 2100. De ce fait, la part de l’Afrique dans la population mondiale pourrait croître à 25 % en 2050 et 39 % en 2100. Plusieurs facteurs pourraient expliquer la baisse de la fécondité pour l’instant plus lente que celle observée il y a quelques décennies en Asie et en Amérique latine. Tout d’abord le niveau de croissance économique de l’Afrique n’atteint pas encore celui des pays asiatiques et latino-américains à l’époque où leur fécondité a commencé à diminuer. Ensuite, l’instruction des femmes est également un facteur-clé qui accélère la transition des pays vers une croissance démographique stable. Puis, le partage des coûts pour l’éducation des enfants est également un facteur pour expliquer cette moindre baisse de la fécondité en Afrique. En effet, il n’est pas possible d’assurer une vie de qualité pour ses enfants s’ils sont nombreux, et les familles se sentent obligés souvent de les confier à des proches qui ne vont certainement pas s’occuper d’eux. Par ailleurs, il y a des programmes nationaux de limitation des naissances, mais ils ne sont pas efficaces, car les personnes chargées de les mettre en œuvre ne sont pas motivées. Toutes fois, le Rwanda, l’Éthiopie et le Malawi constituent des exceptions.

L’Afrique et le défis du « dividende démographique »

D’après Gilles PISON, pour convaincre les gouvernements africains de faire de la limitation des naissances une de leurs priorités, les organisations internationales leur font miroiter un « dividende démographique ». C’est un potentiel extraordinaire pour le financement du développement. Il faut des investissements pour accompagner le changement de structure de la population, investir dans l’éducation, aider les femmes à s’émanciper, créer des emplois, améliorer la santé des femmes et des enfants. Ainsi, la transition démographique de l’Afrique pourrait bénéficie des «dividendes démographique»  issues de ce changement démographique comme cela a été le cas pour les pays d’Asie dans les années 1980 et 1990. En effet, on estime qu’un certain nombre de pays asiatiques, dont la Chine, ont bénéficié de ce dividende et qu’il a pu représenter jusqu’à 10 à 30 % de leur croissance économique. En revanche, ce ne fut pas le cas pour les pays d’Amérique latine qui n’en auraient pas bénéficié pour la plupart, faute d’emplois créés en quantité suffisante pour occuper le surcroît de personnes d’âge actif. Par ailleurs, il faut noter que l’Asie et l’Amérique latine ont engagé des politiques de limitation des naissances non pas pour bénéficier d’un dividende démographique, mais pour réduire la croissance de la population jugée trop rapide pour un bon développement du pays. De plus, dans le cas de l’Afrique, les conditions pour qu’un dividende démographique ait lieu ne sont pas réunies, notamment la fécondité baisse trop lentement.

  Hermann DIARRA

POUR ALLER PLUS LOIN, CONSULTEZ QUELQUES ARTICLES DE GILLES PISON :

[1] En 2100 plus d’un Terrien sur trois africain ?, « The Conversation, 19 septembre 2017 »,  https://theconversation.com/en-2100-plus-dun-terrien-sur-trois-africain-84217

[2] Sommes-nous trop nombreux sur Terre ?, « The Conversation, 24 juillet 2017 », https://theconversation.com/sommes-nous-trop-nombreux-sur-terre-81225

Auteur: Rubrique Analyse Economique

Analyse les faits économiques pour informer le grand public et les medias sur les défis économiques de l'Afrique.

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