S’approprier le discours sur l’Afrique : Enjeux historiques et intellectuels

Le dimanche 18 mai 1879, à l'occasion d'une commémoration de l'abolition de l'esclavage, Victor Hugo prononçait un discours sur l'Afrique. Il y appelait l'Europe à "refaire une Afrique nouvelle" et à "rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation", ce fût le début de la colonisation. Près de deux siècles plus tard, l'Afrique fait toujours l'objet de discours sur son avenir, souvent exogènes, mais de plus en plus endogènes.

Deux siècles de discours sur l'Afrique

La colonisation est passée par là, avec ses apports et ses peines, mais c'est à l'orée des indépendances que l'on commence véritablement à penser l'Afrique de l’intérieur, encore souvent de l’extérieur. C'est ainsi que dès 1962, l'agronome René Dumont déclarait dans son ouvrage de référence que l’Afrique noire est mal partie. Son constat était factuel et sa recommandation simple : les cultures de rentes contribuent à la survenue des famines, les jeunes nations indépendantes devraient développer davantage les cultures vivrières afin d'éradiquer la faim. Cinquante années plus tard, les pays producteurs de coton et de cacao sont restés les mêmes et pire, se livrent à une compétition sur le volume de production. Les grands pays producteurs de pétrole sont restés les mêmes, accroissent leur production, alors que les explorations se poursuivent dans les pays non-producteurs. La course à l'accaparement des rentes issues de ces ressources a généré ce que Stephen Smith en 2003 appelait la Négrologie, ou l'Afrique qui meurt. La Une de l’hebdomadaire The Economist en 2000, l'ouvrage de Robert Guest en 2005 et le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar en 2007 sont aussi passés par là. On se croirait écouter "Making Plans for Nigel" de XTC.

Dix années plus tard, la même chanson continue, mais cette fois-ci sous une nouvelle partition : l'Afrique serait devenue un continent d’avenir. De Jean-Michel Severino et Olivier Ray qui évoquent Le temps de l’Afrique à Sylvie Brunel qui se demande Si l'Afrique était si bien partie en passant par les Unes du Time et de The Economist, les productions intellectuelles affluent pour présenter une Afrique dynamique, prospère et pleine d'avenir. Mais dans ce brouhaha s'élève une nouvelle voix, celle de l'Afrique.

La voix africaine et le débat d’idées

Elle n'est pas récente car depuis Things Fall Appart de Chinua Achebe (1958) à Something Torn and New: An African Renaissance de Ngugi Wa Thiong’o (2009) une voix intérieure à l’Afrique s’est toujours levée pour faire écho à ses réalités historiques, à ses profondeurs culturelles et à ses perspectives. Déjà en 1958, l’ouvrage de Chinua Achebe suggérait l’importance de penser le présent et l’avenir de l’Afrique, car si seulement Okonkwo était conscient du basculement en cours il n’aurait pas mis sa témérité au service de la sauvegarde d’un monde qui s’effondrait. Wa Thiong’o n’en dit pas moins lorsqu’il fait appel à une renaissance culturelle de l’Afrique. Mais c’est plus récemment que cet appel s’est cristallisé dans l’invitation à Sortir de la grande de nuit de Achille Mbémbé en 2010 et dans le bégaiement d’une nouvelle Afrique naissante traduit dans le concept d’Afrotopia de Felwine Sarr en 2016.

Cette voix qui s’élève est salutaire, car elle n’est pas que l’expression d’une littérature romancée, mais surtout d’une réflexion philosophique à partir de laquelle peuvent émerger des courants économiques, politiques et culturels nouveaux. Mais hélas, son interprétation n’est réservée qu’aux initiés. Son vrombissement dissimule des messages qui n’éveillent que des sensibilités trop particulières. Il faudra donc la reformuler, la traduire et la rendre plus accessible au plus grand nombre. C’est en cet exercice que consiste la réappropriation du discours sur l’Afrique.

Cependant, cet exercice ne peut être mené que dans un cadre bien approprié. Il faudra des espaces de confrontation des idées, sources perpétuelles de construction de nouveaux discours et de nouveaux paradigmes sur les sociétés africaines. Penser le présent et l’avenir des sociétés africaines n’est pas un exercice de court terme. Il faudra du temps, du temps long, et c’est dans ce temps que s’inscrit L’Afrique des Idées.

Georges Vivien HOUNGBONON

Pour aller plus loin :

Pourquoi faut-il s’approprier le discours sur le développement de l’Afrique ?, L’Afrique des Idées, Juillet 2014. Initialement publié dans la Gazette du Golfe du Bénin 23-27 juin 2014

Discours sur l’Afrique prononcé par Victor Hugo le 18 mai 1879 à l’occasion d’un banquet commémorant l’abolition de l’esclavage

René Dumont, L'Afrique noire est mal partie, 1962 (Le Seuil, Paris, coll. « Esprit », réédition en 2012)

Stephen Smith, Négrologie : pourquoi l'Afrique meurt, Calmann-Lévy, 2003

Robert Guest, The Shackled Continent: Africa's Past, Present and Future, Pan Books, 2005

Jean-Michel Severino et Olivier Ray, Le Temps de l'Afrique, Odile Jacob, 2010

Sylvie Brunel, L’Afrique est-elle si bien partie ?, Sciences Humaines, 2014

The Economist, The Hopeless Continent, 2000

TIME, Africa Rising, 2012

The Economist, Africa Rising, 2011

Chinua Achebe, Things Fall Apart, Peguin group, 1958

Ngugi Wa Thiong’o, Something Torn and New: An African Renaissance, Basic Civitas Group, 2009

Achille Mbembé, Sortir de la Grande Nuit : Essai sur l’Afrique Décolonisée, La Découverte, 2010

Felwine Sarr, Afrotopia, Philippe Rey, 2016

Georges-Vivien HOUNGBONON

Auteur: Georges-Vivien HOUNGBONON

D’origine Béninoise, il s’intéresse à l’économie, les mathématiques et la philosophie. Il est Ingénieur Statisticien, diplômé d’un Master en politiques publiques et développement et docteur en économie industrielle de la Paris School of Economics. En rejoignant l’Afrique des Idées, il souhaite contribuer à la réflexion sur la réduction de la pauvreté et des inégalités en Afrique.

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