Les soleils des Indépendances d’Ahmadou Kourouma
Les soleils des Indépendances est le premier roman à paraître d'Ahmadou Kourouma en 1968. Dans la république de la Cote des Ébènes, qu'il est aisé d'identifier comme la Côte d'Ivoire des années 1960 sous Félix Houphouet-Boigny, deux époques s'affrontent. Les « Soleils des indépendances » luisent sur la capitale mais ils se heurtent encore aux harmattans déterminés à les balayer. Depuis les indépendances, les hommes se disputent le pouvoir à l'aide de traquenards et de manigances politiques mais n'oublient jamais de garder près d'eux, le sorcier qui jettera le sort final à l'opposant, à l'ennemi.
Cette persistance de la tradition et le refus de communier avec le réel sont tout entier représentés par le personnage central de Fama. L'auteur dresse le portrait saisissant d'un personnage réactionnaire, englué dans les traditions précoloniales. Sans cesse, ses palabres sont venimeuses, vindicatives envers les « Soleils des Indépendances », « le parti unique » et tous ces « fils d'esclaves » qui voudraient le voir, lui, chef Malinké, fils de Togobala né en terre de Horoudougou, courber l'échine. Mais les attentes de Fama peuvent-elles encore se réaliser au village ? Peut-on vraiment arrêter la marche des indépendances ? Auquel cas, cela marquera t-il forcément le retour des coutumes ? Rien n'est moins sûr.
Une des forces du roman réside également dans la narration des maux sociétaux qui gangrènent la république de la Côte des Ebènes. Les habitants y sont laissés pour compte par un gouvernement trop occupé à pourchasser les comploteurs. Entre une capitale ségréguée dont une partie est plongée dans l'obscurité et l'abandon pendant que l'autre prospère et se modernise- la région du Plateau peuplée par les élites abidjanaises – et des zones rurales délaissées où les autorités s'arrogent tous les droits, les injustices sont frappantes. On reconnaît là une critique incisive du régime autoritaire d'Houphouët-Boigny (1960- 1993) sous lequel Kourouma a lui-même subi les intimidations et arrestations politiques.
À ce titre, le sort des femmes fait l'objet d'une attention particulière par l'auteur. Dans ce pays à la fois fantasmé et réel, les mutilations sexuelles sont glorifiées au cours de cérémonies éprouvantes auxquelles rares sont les femmes qui résistent. Salimata est de ces chanceuses mais ses séquelles la meurtrissent plus encore que la mort: cauchemars, traumatismes, frustrations et crispations en présence des hommes. Et, un mari incapable de la féconder… Face à ce mal là, les sacrifices, les fétiches et toutes les louanges ne sont d'aucune cure.
Finalement, dans ce premier roman, ce ne sont pas seulement les hommes et les idées qui ont la parole. Ce sont tous les fantasmes autour du mysticisme africain qui s'animent: animaux, éléments naturels et esprits surnaturels. Aux descriptions minutieuses menées par une langue fluide, se mélangent le réalisme le plus épuré, le sarcasme et la fantaisie; témoignage d'une langue parfaitement maitrisée. Pour autant, jamais le narrateur ne condamne ses personnages ou ne prend parti mais il s'amuse à tourner en dérision les mythes de grandeurs de chacun en exposant la violence qui sévit dans les deux camps. La situation n’en reste pas moins préoccupante et c'est donc avec finesse et gravité qu'Amadou Kourouma invite le lecteur à se questionner sur cette phase charnière dans l'histoire de nombreux pays Africains.
Ahmadou Kourouma, Les soleils des Indépendances, Points, 1968, 187 pages.
Muna Soppo
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C'est assez original, paradowalement, comme approche, que de s'intéresser aux différentes lectures possibles du roman : description de la rupture historique en oeuvre, bouleversements des moeurs et haitudes sociales, contexte politique en place, place des femmes, fantasmagorie kouroumienne, etc.
ça change de l'éternel émerveillement et des ennuyeux laïus sur le seul style d'Ahmadou Kourouma. C'était certes un styliste, à sa façon, mais aussi un merveilleux conteur et un bon romancier.