2016 : une année électorale pour l’Afrique

JPG_Elections1806142016 est une année qui fera date dans l’histoire des élections en Afrique. Plusieurs raisons peuvent être retenues à cela. Pas moins de 16 pays du continent ont à relever le défi de l’organisation d’élections crédibles, transparentes et démocratiques. Cela démontre bien l’apparition d’une nouvelle Afrique dans laquelle les électeurs demandent des comptes à leurs représentants, la société civile participe activement aux processus électoraux et les gouvernements vont aux élections. Il y a donc une évolution nette de la société politique africaine qui fait que désormais les citoyens sanctionnent les dirigeants lors de consultations électorales, les médias relaient les préoccupations. Les paradigmes anciens en faveur desquels l’Occident dicte sa politique aux pays africains sur les questions de gouvernance, et investit son secteur économique sans aucune appréhension citoyenne ont cédé la place à de nouvelles règles du jeu qui exigent une large participation politique en Afrique.  Cette situation nouvelle a cependant conduit les pays africains qui ont organisé des élections en 2016 à des résultats mitigés, entre certains pays où la participation est élevée et d’autres où elle est balbutiante. Les joutes électorales ont lieu dans un paysage politique contrasté et dans l’apprentissage démocratique.

Entre progrès…

On peut retenir plusieurs leçons de ces élections. D’une part les Africains n’attendent plus personne pour parler à leurs dirigeants à leur place. Auparavant, c’étaient les dirigeants occidentaux qui dictaient leur opinion à leurs homologues africains sans que les peuples ne réagissent. Les dénonciations d’élections truquées et de manque de démocraties provenaient de dirigeants européens ou américains, en plus d’ONG et d’organisations du système international. L’unité africaine était limitée à de vagues conférences au sommet, un syndicat de chefs d’État hyperpuissants qui ne craignaient rien. Ceci tend à s’éroder dans la nouvelle Afrique. Il faut désormais compter avec la force de résilience de la société civile et de l’opposition politique. Les Africains sont capables de mettre sur pied des gouvernements légaux et légitimes et de les renverser en cas d’abus de droits humains à travers des contestations sociales.  Les pouvoirs africains sont maintenant mis en face de leur responsabilité en cas de violation des droits politiques auxquels il faut désormais ajouter les droits sociaux et économiques. Les régimes issus des élections sont des régimes qui ne durent pas au pouvoir sur la simple volonté du Chef. Au Bénin, Boni Yayi a voulu positionner Lionel Zinsou sans succès, montrant les failles qu’il y a à imposer un chef non désiré par le peuple. Zinsou a été renvoyé à ses origines occidentales et a perdu une élection qu’il a eu tort de croire gagnée d’avance, face à son riche adversaire Patrice Talon qui a mis d’importants moyens dans la campagne présidentielle. Au Burkina Faso, la révolution populaire a résisté aux tentatives de récupération militaires et a permis la désignation d’un chef accepté par le peuple après une transition constitutionnelle.

A Djibouti et aux Comores, c’est la même verve électorale qui anime l’opposition et la société civile. Guelleh a du mal à se départir de la gangue corruptrice qui caractérise son régime ; et le pouvoir comorien doit se renouveler selon la Constitution du pays. Dès lors, les élections ont été l’occasion de renouveler la classe politique, même si des résistances apparaissent.

Dans certains pays, il a été plus difficile d’implémenter une participation réussie (sans heurts) de la société civile et de l’opposition aux élections. En République de Guinée, c’est l’opposant Cellou Dalein Diallo qui a contesté avec vigueur la crédibilité du scrutin, provoquant une réticence des organisations de la société civile à participer jusqu’au bout au processus électoral. Au Gabon, l’opposition a du mal à s’affranchir de la tutelle internationale car le pouvoir d’Ali Bongo a beaucoup d’arguments financiers à l’endroit de la communauté internationale qui le laisse gouverner calmement.

Le fils d’Omar Bongo n’a cependant pas la même carrure que son père ni la même capacité à diriger. Dans une moindre mesure, il lui sera plus difficile de tenir tête à ses adversaires parmi lesquels il faut compter l’ancien Président de l’Assemblée nationale qui a reculé au dernier moment lors de la dernière élection présidentielle malgré l’appel d’une bonne partie du peuple. Guy Nzouba-Ndama a démissionné de son poste de Président de l’Assemblée nationale et annoncé sa candidature à la présidentielle. Mais il ne suffit pas de se présenter contre un leader impopulaire ou non démocrate pour gagner une présidentielle, il faut aussi avoir une base sociologique passant par la société civile et démocratique. De son côté, l’ancien Président de la Commission africaine Jean Ping va catalyser une frange politique déçue par la gouvernance d’Ali Bongo composée d’anciens compagnons d’Oumar Bongo, ce à quoi il faut ajouter cette affaire de nationalité du Président qui s’est invitée dans le débat électoral et l’affaire des immigrés qui est encore une fois mal gérée par le pouvoir en place.

… et balbutiements

D’autre part, on retrouve des pays où la participation électorale est moins importante et la démocratie n’est qu’un balbutiement voire un leurre. En Somalie et à Djibouti, les observateurs en viennent à s’interroger sur la pertinence de l’existence d’une opposition si elle ne parvient pas à s’ériger en véritable défense contre la violation des droits humains. Au Congo et en Ouganda, Denis Sassou Nguesso et Yoweri Museveni  continuent à régner en chefs hyperpuissants de pays qui n’ont pas encore structuré une opposition organisée et capable de renverser le pouvoir en place. Cela est plus souvent possible lorsque l’opposition est adossée à une société civile bien organisée, et dans ces derniers pays cela n’est pas le cas.

En Somalie la tenue d’élections sera juste un épouvantail démocratique dans une Corne africaine très instable. L’environnement politique extrêmement précaire, la percée des Shebabs dans le pays et les Etats voisins comme le Kenya, l’affaiblissement continu de l’AMISOM, en font un pays au bord du gouffre, sinon en plein chaos. La reconstruction de l’Etat voulue par la communauté internationale y a connu un grand échec. Le semblant d’élections qui y est organisé ne sert qu’à apprivoiser les pions de la reconstruction étatique.

Au Djibouti, même si le cas n’est pas aussi grave, la cause était entendue. Guelleh ne souffre d’aucune contestation crédible, à peine certaines velléités opposantes, n’ayant aucun sérieux. Le système pluraliste, récemment introduit, n’a pas atteint une maturité nécessaire à la production d’une opposition sérieuse, encore moins de société civile solide. Le scrutin y a été sinon une mascarade, du moins un processus habillé d’apparats électoraux très symboliques.

Au Tchad c’est l’affaire Habré qui a peu ou prou risqué de mettre Idriss Déby en difficulté. Mais l’élection présidentielle était gagnée d’avance dans un jeu démocratique hypothéqué. La société civile ne joue pas ce rôle de contrepoids qu’elle a pu jouer dans d’autres pays. Dans un pays qui subit les attaques de Boko Haram et qui a décidé de se battre contre cette nouvelle menace, il est possible que le maintien d’Idriss Déby assure une certaine stabilité au pays.

D’autres pays connaissent une participation politique encore très rudimentaire, au égard au déroulement du processus électoral. En Ouganda, Besigye a décidé de lutter une quatrième fois contre un Museveni qui n’hésite pas à faire changer la Constitution pour se maintenir au pouvoir qu’il détient depuis 1986. Là, aucune opposition sérieuse à Museveni et aucune société civile assez forte pour représenter une alternative pour inquiéter le pouvoir en place. En RDC, le fichier électoral est l’objet de vives luttes fratricides (internes au pouvoir) et internes à l’opposition.  Ce, d’autant plus que la date du scrutin n’est jamais stable (elle est repoussée plusieurs fois). L’article 70 de la Constitution est souvent brandi par le régime pour maintenir Kabila au pouvoir. La décision de la Cour Constitutionnelle qui permet à Kabila de rester au pouvoir jusqu’aux élections a poussé l’opposition à se radicaliser autour d’un Rassemblement anti-Kabila mené par Etienne Thisekedi. Mais là, la société civile n’est pas rejointe et ne peut donc pas compter sur le système judiciaire dont l’assujettissement au pouvoir à travers les liens corruptifs et patrimoniaux a fini de l’arrimer à Joseph Kabila.

L’enjeu principal de la conquête et du maintien au pouvoir en Afrique demeure économique. Les luttes pour le pouvoir en Afrique ont toujours des soubassements économiques. Le pétrole au Gabon et en Guinée équatoriale, les ressources minières au Tchad, en Guinée Conakry, l’or et le diamant en Afrique du Sud, où Julius Malema incarne un leadership jeune et débarrassé des scories des vieilles dictatures, tous ces enjeux économiques impactent la vie politique africaine au sens où ils la déterminent. Au Ghana, John Dramani Mahama fait face à une opposition qui tire l’alarme sur une inflation galopante (30%) et des taux d’intérêt très élevés, occasionnant de nombreuses pertes d’emploi. Là, le contrepoids qu’elle représente, alliée à une forte société civile, en fait un bel exemple de maturité démocratique. Les élections sont tenues régulièrement et la participation y est élevée. Il faut déplorer quelques épisodes violents dont les ressources économiques sont un soubassement, comme l’explosion d’une station-service au mois de juin. Le chômage y est un handicap très gênant pour le pouvoir.

Plus loin, la Gambie de Yahya Jammeh n’est pas l’objet d’autant d’attention sur la scène internationale alors que son leader Yahya Jammeh tient le pays d’une main dictatoriale qui ne fait de place à aucune opposition. Les rares voix discordantes sont au mieux pourchassées au pire emprisonnées si elles ne sont pas simplement exilées. La société civile est inexistante et le système judiciaire y demeure corrompu. Son voisin sénégalais est accusé de tous les maux. Jammeh a fabriqué son propre clergé, muselé l’opposition qui a implosé, et gagné toutes les élections en 2001, 2006 et 2011 dans des conditions totalement opaques, et islamisé l’Etat.

Il faut cependant saluer la transition centrafricaine réussie menée par Catherine Samba Panza qui a permis l’élection de Faustin Archange Touadéra à la présidence, malgré quelques grosses difficultés liées aux violences qui ont opposé les milices Séléka et les anti-Balaka.

Une année électorale marquante

Dans l’ensemble les élections de 2016 ont été plutôt stables puisqu’on a rompu avec les coups d’état et guerres civiles qu’on connaît. Les deux Congos font exception à cette généralité de l’année électorale africaine au paysage électoral contrasté augurant de meilleurs lendemains. 

Toutes considérations qui font que l’année 2016 restera comme une année électorale marquante. Même si à Brazzaville des heurts ont éclaté qui entachent, comme à l’accoutumée, la tenue des scrutins sur le continent, l’Afrique doit démontrer qu’elle peut organiser des élections transparentes et démocratiques. C’est une responsabilité historique pour la société civile, pour l’opposition, pour les citoyens du continent, et bien entendu, pour les pouvoirs en place. La société civile en particulier a un grand rôle à jouer puisque, comme au Tchad, elle est souvent confrontée à des forces de recul. En effet, la société civile, tout en n’étant pas pouvoir public, est amenée à participer au processus électoral. Cela le rend crédible, transparent et plus démocratique que si ce n’était pas le cas. Même si beaucoup de dirigeants actuels conservent une forte emprise sur le pays, dans certains Etats ils devront compter avec une société civile forte et informée, une opposition capable de résilience, et de nouveaux paradigmes de gouvernance liés à la modernité. Il y a donc de vrais défis à relever.

Mouhamadou Moustapha Mbengue

Auteur: Mouhamadou Moustapha Mbengue

De nationalité sénégalaise, Mouhamadou Moustapha Mbengue a fréquenté le Prytanée Militaire de Saint-Louis avant de se rendre en France pour poursuivre ses études à l'Institut d’Etudes Politiques de Paris où il a obtenu un Bachelor. MMM termine actuellement un master de Droit Public à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Partager cet article sur :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

'