Les femmes noires en ont marre que vous parliez de leurs cheveux !

ooLaine d'animal, éponge à gratter, paille… Pour décrire la texture des cheveux crépus, quand on pénètre le terrain de la moquerie, l'originalité et la subtilité sont généralement de mise. Le professeur d'une prestigieuse école d'Afrique du Sud aurait choisi pour sa part de comparer la chevelure de l'une de ses élèves à un "nid d'oiseaux". Les remarques racistes des enseignants de la Pretoria Girls High ont été récemment dénoncées par des lycéennes de l'établissement. Elles accusent de discrimination la direction – blanche – de leur école, qui les oblige à lisser ou à attacher leurs cheveux.

La médiatisation de leur mobilisation a ravivé le vieux débat du racisme institutionnel dans l'Afrique du Sud post-apartheid. Une pétition contre la politique discriminatoire du lycée a été publiée en ligne et recueille à ce jour près de 33 000 signatures. Elle dénonce également l'interdiction pour les lycéennes noires de parler leur langue maternelle dans l'enceinte de l'établissement, les seules langues admises étant l'anglais et l'afrikaans. Il semblerait que certains dirigeants de la Pretoria Girls High  regrettent encore l'époque révolue où leur établissement était uniquement réservé aux élèves blanches, à leurs propres langues maternelles et à leurs cheveux lisses et "bien" peignés.

Face au mouvement de protestation de ses élèves, la direction du lycée a finalement été obligée de suspendre son règlement intérieur. Désormais, les lycéennes de Pretoria pourront coiffer leurs cheveux comme elles l'entendent. On peut d'ailleurs se réjouir du soutien unanime qui a accompagné leur mouvement, en Afrique du Sud et ailleurs. Mais à quoi tient ce soutien ? Sans doute un peu moins la force de leur message : « laissez-nous coiffer nos cheveux comme nous le voulons » qu'à sa cible : une institution blanche, issue de l'apartheid, aux politiques discriminatoires.

En effet, la stigmatisation des cheveux crépus n'est pas uniquement observée au travers d'administrations qui ont conservé certaines de leurs pratiques racistes d'un autre temps. En terme de standards de beauté notamment, la domination des critères occidentaux s'observe encore au sein même des sociétés africaines, bien que celles-ci aient tendance à l'oublier.

La coiffure afro a pourtant représenté une revendication politique forte, portée par le mouvement Black Power aux Etats-Unis à partir des années 1960.  Soudain, l'afro devenait un moyen de promouvoir la beauté des hommes et des femmes noirs et d'affirmer fièrement son appartenance à une communauté. Elle était devenue un outil de revendication, un rejet de l'assimilation à la culture blanche, un processus de réappropriation culturelle.

Paradoxalement, c'est principalement dans les sociétés occidentales que cette revendication a été la plus forte. Aux Etats-Unis puis en Europe, le projet du Black Power s'est peu à peu effacé devant le phénomène nappy, qui illustre le souhait des jeunes filles et des femmes noires d'assumer leurs cheveux crépus. C'est un phénomène majoritairement relationnel, qui se développe souvent en dehors de la sphère familiale ; il puise notamment sa force sur internet, au milieu des « tutos » de youtubeuses et de la profusion de blogs spécifiques. La dimension politique de l'affirmation de la beauté de la femme noire tend à se diluer dans celle d'un phénomène de mode qui représente un business florissant pour les commerçants de produits de beauté. Le marché juteux des cheveux naturels a toutefois ceci de bénéfique en Occident qu'il renforce, et légitime, la promotion de la beauté des cheveux des femmes noires.

En Afrique ? La question ne se pose pas, ou si peu. Pour être jolie, féminine, très majoritairement il faut se coiffer, il faut « faire sa tête ». Garder ses cheveux naturels, c'est s'exposer aux remarques, voire aux reproches de ceux qui ne considèrent pas l'afro comme une coiffure adéquate en société. Et par là même, perpétuent le schéma de pensée qui apprend aux petites filles aux cheveux crépus qu'ils doivent être lissés, tressés, disciplinés, domptés.

Hommes ou femmes, la soumission aux canons de beauté blancs ne nous ait-elle pas inculquée dès notre enfance? Faut-il rappeler que l'utilisation de produits chimiques destinés à se blanchir la peau continue de faire des ravages au sud du Sahara? A l'heure de l'afro-optimisme, des grands discours sur l’émergence politique et culturelle des pays africains, les crèmes blanchissantes et les produits de défrisage se vendent toujours dans nos marchés. Et tandis qu'à Pretoria les professeurs blancs se moquent des cheveux de leurs élèves, nos mères continuent de nous apprendre, petites filles, que se coiffer, c'est d'abord apprendre à modifier ou au moins à dissimuler la texture de nos cheveux.

En définitive, quoi qu'elle fasse, la femme noire aura toujours tort. Si elle porte ses cheveux naturels, a fortiori dans le milieu professionnel, elle sera vue, au mieux comme une militante engagée, au pire comme une femme à l'allure peu soignée. A l'inverse, si elle a l'outrecuidance de se tresser ou de se lisser les cheveux, les adeptes du « nappy » la soupçonneront de ne pas s'accepter telle qu'elle est, de ne pas assumer son identité noire comme elle le devrait.

Car au delà de la question du racisme et de la domination des standards blancs dans les critères esthétiques, poser la question des coupes afros, c'est aussi poser celle de la liberté de la femme à faire ce qu'elle veut de son corps, et avec son corps. Sur les cheveux de la femme noire, tout le monde a un commentaire à faire qui s'accompagne bien souvent d'une irrépressible envie de les toucher. Laisser ses cheveux naturels, ce n'est pas juste laisser ses cheveux naturels : c'est une revendication politique, c'est porter fièrement son « identité noire » comme un foulard noué.

La fascination pour les cheveux des noirs, qu'elle tienne de l'attraction ou de la répulsion, a paradoxalement mené à la construction du stéréotype de la femme noire énervée qui porte ses cheveux naturels comme une bannière de revendication. L'artiste américaine Debra Cartwright le définit ainsi : « Les femmes noires ont assez à supporter, en terme de stress, de pression sociale, de standards de beauté. Nous sommes vues comme « colériques » quand nous exprimons une opinion, nos cheveux [sont] « militants » alors qu'il ne font que pousser sur notre tête ». Pour renverser les clichés associés à l'image de la femme noire toujours en colère, l'artiste peint leurs cheveux crépus à l'aquarelle, met l'accent sur leur féminité et leur douceur. (http://thereelnetwork.net/debra-cartwright-combatting-the-stereotype-of-black-women-with-watercolors/).

L’émancipation de la femme africaine ne passe peut-être pas par la revendication de sa « conscience noire », mais bien par sa liberté à se coiffer, c'est-à-dire à disposer de son corps, comme elle l'entend. Cela étant un sujet qui dépasse évidemment de loin le règlement raciste d'un lycée pour filles en Afrique du Sud.

Marième Soumaré

 

 

 

 

 

Auteur: Marième Soumaré

Franco-sénégalaise, Marième est diplômée de l’Ecole de relations internationales de Sciences Po Paris. Spécialisée sur les questions de politique et de sécurité en Afrique sub-saharienne, elle s’intéresse en particulier aux problématiques liées à la démocratie, à la bonne gouvernance et aux droits humains.

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